Lui,
c'est un homme. Un qui a dû garder la rêverie de l'enfance et les doigts courant sur la vitre, de l'autre côté de la pluie, pour suivre le trajet des gouttes.
Un homme aux rêves d'enfant et un enfant aux rêves d'homme. Un dont les songes le retranchent des vivants dans un espace ouaté, sa bulle sur laquelle ricoche le fracas du monde.
Silence et tout s'apaise, tout se dilue, tout glisse.
Lui ne doit se mettre au lit que contraint ou épuisé. À peine deux heures du mat', c'est encore tôt. Mais demain dès potron minet, quand on est homme, on se lève.
Volets entrouverts, étendu sous un souffle de vent, il fixe le plafond. Se persuade que sa vie ressemble à ces fissures en creux et bosses, à cet émiettement lent de peinture, à ces pointes de
moisi dans les coins. Se promet de bientôt retrousser ses manches, sortir le rouleau pour tout passer au blanc.
Pas blanc cassé mais blanc pur, la teinte des nouveaux commencements.
Lui est de la race inapaisée des guetteurs, des veilleurs, des croqueurs d'aube. Du clan des bœufs entre potes, des 'Round midnight aux notes étirées de saxo, tragiques et pures,
s'élevant dans la fumée des cigarettes en déchirants
solos de Miles.
De la tribu des voix cassées à la Tom Waits, Tom attend et gronde, murmure, mélope sur les accords nostalgiques du piano, le mégot aux lèvres.
Jazz'n clopes comme d'autres sont rock'n roll.
Et ces nuits, toutes ces nuits qu'il a dû dépenser en balades sur les quais et froissements interlopes, tête enfouie entre les draps ou les jambes d'une courtisane. Pas séducteur mais séduisant, il
sait sans savoir ou plutôt sans se l'avouer, tout en en restant surpris : oui, il plaît aux femmes.
De belles et jeunes il aime d'ailleurs s'entourer, comme d'une compagnie nécessaire dans un monde de brutes. Quelques grammes de chair fine battant sous ses mains, quelques poussières de mots lui apaisant l'âme, crochets aussi dérisoires qu'indispensables pour affronter le jour qui se lève.
Des
femmes il sait les contradictions et la délicatesse. Elles reconnaissent les siennes, retenues, souvent taciturnes mais toujours bienveillantes. Médire, il ne connaît pas et ça le gêne comme une
impudeur. Bien dire, en revanche, il sait. Presque d'instinct, peut-être grâce à cette habitude d'évitement, cette prudence qui lui fait fuir la confrontation.
Les femmes, il leur rend hommage et elles le lui rendent bien. Dans leur bouche, il est formidable.
Formidable. Le compliment le flatte et l'embarrasse à la fois. Il est trop gros pour être accepté en bloc, et pourtant...
Il n'est cependant pas le genre d'homme sur lequel on se retourne en pleine rue. Pas celui qu'on remarque dans une tablée. Il a le retrait timide assis de biais, gauche d'un corps que comme
l'espace, il n'habite pas vraiment.
Présent-absent, il bouge avec ou dedans, à la périphérie, rarement au centre. Et à cause de tous ces mots qui refusent de sortir, il se tait.
Le silence est son allié, le silence est son ennemi. Il s'assoit sur le non-dit en chaise confortable
jusqu'au moment où elle se hérisse de clous. Mais faute de les arracher un à un, il les laisse érafler, penaud des blessures qu'ils infligent.
Le silence est son mur à abattre, sa barrière qu'il laisse trop souvent l'enfermer. Il voudrait en sortir mais voilà : il a perdu la
clé.
Bien avant que je n'écrive son portrait, trois mots s'étaient imposés : porosité du
bois.
D'abord à cause de Féminité du bois, ce parfum japonais que j'aime sur mon cou en prélude au sommeil et dont, paraît-il, chaque fragrance est unique.
Ensuite à cause de tout le reste. Lorsque je l'imagine, je vois le tronc fendu d'un bois tendre, prompt à marquer, loin de ces ébènes brillants de cailloux.
Je vois un dégradé d'ocres s'étendant du marron-noir au jaune poudré, un réseau en labyrinthe de veines, d'encoches, de sillons, de nœuds.
Je vois la pluie qui le caresse et le noie. Ses rigoles qui se frayent un chemin entre les bosselures, se coulent dans les creux, débordent des pleins.
L'eau obstinée et patiente qui le lave et le délie, l'humecte et le nourrit avant de plonger dans le sol.
Et je le vois, lui, coincé entre terre et ciel, cheminant entre deux rives. Gamin à la fois effrayé et avide de vivre, suivant du bout des doigts, de l'autre côté de la vitre, le trajet des gouttes. Homme
qui du futile à l'essentiel me touche et résonne en moi comme un tambour, parfois jusqu'au vertige, à la reconnaissance aux deux sens du terme : alter ego et gratitude.
Lui fait partie de ceux auxquels j'ai envie de chuchoter alors que je m'en vais :
- Mais où étais-tu pendant tout ce temps ?
Ailleurs est la réponse. C'est ainsi et sûrement très bien. À chacun sa trajectoire et ses pointillés, ses lignes de force, de faille et de fuite.
Alors à la question :
- Refait-on un jour sa vie ?
Je lui réponds :
- Non, on la continue. En mieux. J'ai confiance en toi.
Ce à quoi je n'ajouterai bien sûr pas, décence féminine oblige :
- Si tu me donnes tort, je traverse cette putain de planète pour te botter le cul.
À toi, en espérant ne pas t'avoir trahi.
Par Chut !
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Mercredi 11 novembre 2009
Je suis assise toute raide sur sa méridienne. Mes vêtements soudain trop petits me serrent.
La faute à cette boule qui grossit dans mon ventre et ma gorge.
J'avale. Elle diminue à peine.
Pour la cracher, il faut que je parle.
J'observe mes genoux. Ils saillent sous les collants. Je repense à une colonie de vacances où mon amoureux me préféra une copine aux jambes lardées de cicatrices.
L'image file, chassée par les rotules de Cécile, la petite amie du frère de celui que j'aimais. Deux parfaites saillies d'os sur des gambettes de faon.
L'image file encore. C'est l'été. Je descends en petite robe une rue à pic. Marchant face à moi, le fiancé de Véro.
Il lui dira plus tard, par naïveté ou goujaterie, qu'il préfère mes jambes aux siennes. Elle me le répètera. J'arguerai, surprise, de la pente faussant les proportions car, non, vraiment, je ne
comprends pas.
Véro a des jambes de mannequin moins six centimètres.
L'image file une fois de plus. C'est l'hiver, je suis sous la couette d'un amoureux. Nous venons de dépasser la vingtaine et jouons au jeu des questions stupides.
La mienne est :
- Qu'as-tu remarqué en premier chez moi ?
Il réfléchit. Preuve qu'il va mentir lorsqu'il affirme :
- Tes jambes.
Je glousse. Il se reprend aussitôt :
- Tes yeux, en vérité. Mais tes jambes... C'était moins banal.
Si je ne stoppe pas maintenant le défilé des images, je ne lui parlerai jamais. Faut dire que, gênée, je suis la championne des pensées futiles en bouclier, de celles qui m'emmènent ailleurs, loin
d'un possible conflit.
Mais en dépit de mon embarras, il faut vraiment que je parle. Obligation morale à laquelle personne ne
me contraint, sinon moi-même.
Cet aveu, j'estime que je le lui dois : j'ai commencé une relation avec cet homme. Il a le droit de savoir où
il met les pieds ou de quoi il veut les retirer. Ni mensonges ni non-dits, je ne l'éclabousserai pas dans le
dos mais jouerai cartes sur la table, quitte à perdre la partie.
Pour gagner quelques secondes, j'étends mes bottes, les frotte l'une contre l'autre. Leur crissement me rassure, écho de ma voix qui, faussement posée, articule que je suis dominatrice. Que j'aime
ça ou mieux (pire ?) en aie besoin.
Et que je songe à me faire payer.
Je ne dis pas "à faire la pute". Le sens a beau être le même, les mots ont leur importance. Les mots mais aussi les pratiques, du moins aux yeux de certains.
Alors autant le préciser de suite. Entre mes soumis et moi, il
n'y aurait pas de rapport sexuel. Je suis la Maîtresse et non l'amante, l'impitoyable Dame
et non l'escorte qu'on effeuille.
D'ailleurs, je resterai habillée.
D'ailleurs, on ne me touchera pas, sauf si je l'autorise.
En échange des billets, ce n'est ni de la douceur ni de la baise que je propose, mais de l'humiliation et des coups. De langue sur mes bottes et de cravache sur des fesses tendues.
Cependant, lui expliquai-je, l'échange n'était pas que marchand. Il s'agit d'une prestation tarifée où se monnayent mon apparence et mon savoir-faire, certes. Mais pas que.
J'offre aussi, avant tout, mon implication totale dans ce moment, une intimité sans jugement, un partage fantasmatique et sexuel.
Partant de là, qu'il y ait ou non consommation relève presque du détail. Pour certains hommes, ce détail-là fait néanmoins toute la différence.
J'ajoutai que si l'argent comptait, ce qui m'attirait était avant tout la transgression, le franchissement d'une limite, le renversement d'un tabou.
Le cul gratuit, je connaissais. Le cul payant, pas encore. Et faire ce que j'aime en étant payée, grassement même, ça m'excite.
Alors que je parlais, il gardait les yeux baissés et un silence qui sonnait comme une réprobation.
Je prévins son refus. Lui assurai que je le comprendrais très bien. Si bien que mon sac était déjà prêt. Prêt comme moi à sortir de son appartement.
Levant le regard pour une confrontation que je ne cherchais plus à éviter, il répondit :
- Je respecte. Si tu veux le faire, vas-y. Je ne t'en empêcherai pas. Ne te jugerai pas non plus.
Toute la pression retomba d'un coup.
La méridienne m'apparut soudain très confortable, mes vêtements à la bonne taille.
Mais cet homme-là ne fit pas qu'accepter. Il me proposa une offre qui m'étourdit : son aide.
Mes pratiques, rapports, tractations avec mes futurs clients ne l'inquiétaient pas. Ma sécurité, si. Vendre ses fesses ou son fouet, c'est risqué.
L'activité attire les violents, les détraqués, les pervers. Ceux qui s'en payent une bonne tranche et
reprennent l'argent par la force. Ceux qui déversent leur haine des femmes et leur brutalité sur "les putes".
Ceux qui, sous prétexte de payer, s'autorisent l'irrespect et les insultes.
Le client a beau être roi, il n'a pas tous les droits.
Je refusai. S'il m'aidait, il deviendrait au regard de la loi mon proxénète.
Si j'envisageais de me prostituer, je ne voulais surtout pas lui causer d'ennuis.
Je n'ai finalement pas franchi le pas. Mais j'y repense souvent quand mes finances flanchent.
Monnayer du plaisir, pourquoi pas ?
À l'époque, l'argent n'était pas ma principale motivation. Maintenant, il pourrait en être une... parmi d'autres.
Par Chut !
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31
décembre.
J'avais des bottes qui faisaient clac clac et pas l'humeur à la fête. Lui l'âme guillerette et son trois-quarts gris en cashmere.
Nous l'avions acheté ensemble, en Inde, au cœur d'une fournaise.
Drôle d'endroit pour s'embarrasser d'un manteau, mais voilà : il était grand, si grand, qu'en France rien ne lui allait. Les manches des chemises étaient toujours trop justes, les pantalons trop
courts, les matelas trop petits.
Ce monde n'était pas taillé à sa mesure de géant. Il lui fallait un, façonné à la main, pour que son corps cesse de dépasser de partout.
Pour que ces stupides passants arrêtent de lui demander s'il avait avalé petit trop de soupe ou appartenait à une équipe de basket.
Et comment il faisait pour m'embrasser.
Et comment pour me sauter.
Avait-il besoin d'une échelle ou, à défaut, de leur aide ?
Alors que les questions goguenardes fusaient, je songeai à une amie qui m'avait dit :
- Au lit, tout le monde fait la même taille.
Ou, le regardant si grand, au lit de Procuste* et à ces membres charcutés faute de n'avoir pu épouser la taille du sommier.
"Rassure-toi... Avec moi tu n'auras pas besoin de te réduire, mon amour."
En ce 31 décembre, il portait aussi un bonnet de laine qui donnait à sa tête un drôle de forme, celle d'une poire ou d'un œuf planté sur une longue tige. Les vêtements droits le transformaient en
poteau, ces poteaux traîtres qui, surmontés d'un panneau de signalisation, lui arrachaient le crâne.
Parce qu'il lisait en marchant, il avait un matin percuté l'un d'eux. "Interdiction de stationner", qu'il disait, le panneau.
De l'estafilade ouverte sous les cheveux le sang avait perlé puis jailli, roulant sur son front, ses sourcils, éclaboussant son visage. Au lieu d'aller travailler il était rentré chez lui, la vue
brouillée de rouge, sous les regards effarés des passants.
Habillé, il paraissait dégingandé. Héron timide se mouvant dans un cube, dos voûté, bras collés aux flancs, jambes en échasses remuant la glaise des marais.
Nu, son corps se déroulait mince et limpide. Jamais jusqu'à lui je n'avais compris "dans le lit ton corps se simplifie", ni tous ces autres vers d'Éluard qui prenaient alors sens.
Il faut parfois un homme (ou une femme) pour éclairer certains poèmes de leur évidence.
Lui, il était l'homme qui partageait ma vie depuis plus de trois ans.
En tant de temps nous avions eu celui de nous choisir, de nous aimer, de nous déchirer, de nous rechoisir, de nous rabibocher, de nous aimer encore.
Notre histoire s'était dévidée sur l'air des Dessous chics,
de "la jarretelle qui claque dans la tête comme une paire de claques" aux "sentiments maquillés outrageusement rouge sang".
Incompréhensible en surface mais implacable en dessous, tels deux accords déjà écrits de guitare se heurtant pour former une mélodie.
Pour moi un père à l'approbation si difficile à gagner, à la critique si aisée à se déverser.
Le bien n'était que médiocre, c'était le meilleur qu'il fallait viser. Au-dessus, toujours plus loin et plus haut, il y avait l'excellence en ligne de mire, la figure de l'inaccessible qui me
transperçait le cœur en talon aiguille.
Pour lui, je ne sais pas. Peut-être un goût amer de contrats trop vite conclus ou trop vite résiliés, "comme des bas résillés, enfilés."
On n'est finalement pas responsable de ce que les autres plaquent sur nous. Leurs petites affaires sont aussi intimes que nos culottes sales en attente de lavage, si possible
familial.
Mais la vérité est que, dès le premier jour, c'est moi qui l'ai choisi. Que ce qui s'ensuivit, notre histoire, s'étira jusqu'à la rupture en couac sur la note discordante de mon désir.
La petite trentaine déjà poivre et sel, accompagné d'une simple tasse de café et d'un long
parapluie, il lisait dans un bar un livre anglais. Le cadre était colonial, lui furieusement britannique. Et
absorbé, si absorbé par sa lecture que le monde en marge de la page disparaissait.
Il était un caractère chinois agrégé au papier, un de ces idéogrammes raffinés, attirants, exotiques et bizarres, irradiant d'une intensité qu'il ne soupçonnait même pas.
Moi, si j'étais agrégée à quelque chose, c'était au papier peint. Pâté dégoulinant dans ma jupe, m'efforçant de me tenir droite mais débordant sous toutes les coutures pour m'épandre et baver,
baver sur lui qui ne s'en doutait pas.
De suite j'adorais la course pressée de son index à sa salive puis au papier.
"Oui, ouvre-moi, tourne-moi comme une page, feuillette-moi comme un livre..."
De suite j'adorais ses sourcils froncés, le pli perplexe de sa ride verticale :
"Oui, bute contre les mots que je t'oppose et que tu réfutes, lèche-moi comme le feu qui mord le papier, tout près, si près de ma brûlure..."
De suite j'adorais son buste penché en posture de combat, ses coudes serrés de boxer en désarroi, sautant dans le ring et bandant ses forces pour un ultime round :
"Oui, lis-moi entre les lignes, enfile-moi de la garde à l'épilogue, appose ton nom en victoire sur ma couverture..."
Lui, je l'ai choisi dès ce moment, pour le meilleur et le pire. Contrat de mariage en pacte faustien, ignorant que le sang allait couler.
Comme rencontre, il y a somme toute pire qu'un panneau "interdiction de stationner" qui vous cisaille le crâne.
* Dans la mythologie grecque, Procuste, aussi nommé Damastès (le dompteur), offre l'hospitalité aux voyageurs qu'il capture pour les torturer. Il les attache sur un lit sur lequel ils
doivent tenir exactement : trop grands, il leur coupe les membres qui dépassent ; trop petits, il les étire jusqu'à ce qu'ils atteignent la taille requise.
L'interprétation symbolique marche aussi...
À
suivre.
Par Chut !
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Voilà une
heure que je te cherche sans te trouver. Une heure que je rentre ton nom à l'orthographe si particulière, ce nom dont tu étais si fier et qui sonnait si mal avec le mien.
Dans quelque ordre qu'on les mette, nos deux noms accolés frisaient le ridicule.
À dire vrai, ils étaient même en plein dedans : une syllabe gutturale accolée à une autre, ça ne donne rien de bon, hormis un éclat de rire. Ou un label de produit invendable même pour le meilleur
des publicitaires.
Nous - enfin, je - en plaisantions parfois, tellement nos noms allaient mal ensemble. Si mal qu'il nous aurait fallu choisir l'un des deux pour nos enfants - enfin, pour ceux que j'avais envie
d'avoir avec toi.
Toi, tu n'étais pas sûr, tu atermoyais, trouvais des prétextes et répondais si systématiquement "plus tard, peut-être, un jour" que j'avais fini par comprendre que ces prétextes
signifiaient "jamais".
Ton numéro, je l'avais jusqu'à il y a peu. Peu, dans la mesure de mon temps au ralenti, c'est neuf mois au moins. Peut-être même douze ou quatorze.
En tout cas, largement le temps d'être enceinte et d'avoir un enfant sorti de mon ventre.
Ce numéro-là, tu ne me l'avais bien sûr pas donné. Je l'avais trouvé comme une grande, aussi grande que ce jour d'hiver où, roulée en boule sur mon parquet, je t'avais repoussé. Si fermement qu'à
moins d'être maso, tu ne pouvais plus me chercher, parce que je t'avais dit, d'une voix grosse de larmes,
d'indignation et de colère, des mots que tu ne supportais pas d'entendre :
- Tu es indécent, d'une indécence à gerber.
C'étaient des mots interdits à ne jamais te dire. T'accuser toi, si contenu, si maîtrisé, d'indécence était franchir une limite dont j'avais conscience mais me fichais bien. Je n'habitais plus ce
monde, ni cette ville ni ce quartier dans lequel j'avais acheté mon appartement pour être près du tien mais ailleurs, sur les rives d'un chagrin sans contours, d'un pays sans nom qui s'épelait
pourtant en cinq lettres.
DEUIL.
Tu me parlais d'amour et je voyais le visage cireux de ma mère à la morgue, ses cils mal collés par l'employé des pompes funèbres.
Tu me parlais de compréhension et je voyais son iris bleu à travers ses cils, fixe telle son inquiétude face à ta dureté qui perça un jour face à elle, tandis que je te grattais
dans sa cuisine un bouton qui gicla
en pus quand ta gorge vomit :
- Mais putain que tu es conne !
De ce bouton percé tu gardas peut-être une cicatrice.
Moi j'en gardai une, ma mère aussi.
La mienne était celle, mal rafistolée, des mots qui abaissent, triste héritage d'un père qui n'a jamais su parler pour avouer ses sentiments.
La sienne celle d'une soumission de femme trop timide pour oser s'opposer frontalement à l'homme, trop polie pour parjurer son rôle d'hôtesse, trop précautionneuse pour s'aventurer sur le terrain
marécageux de notre couple. Ou simplement trop confiante en moi pour me défendre bien que je n'aie pas les armes.
Lorsqu'elle m'exposait sa confusion le lendemain au téléphone, je lui répondis :
- Oui, j'aurais aimé que tu le remettes en place.
Appuyant de ce fait sur sa culpabilité de "mauvaise mère", oubliant un instant, car c'est si confortable, qu'il ne tient qu'à nous-mêmes, adultes, de nous faire respecter sans s'abriter dans
l'ombre rassurante de nos parents.
Tu me parlais de changement et je voyais le corps raide de ma mère, poupée de silicone étendue sur le simple drap d'un lit métallique. Et ce cauchemar si réel dans lequel je la contemplais,
vivante, m'expliquant que sa mort n'était qu'une commode mise en scène tandis que je lui hurlais, la serrant entre mes bras puis la repoussant, horrifiée et crachant entre deux insultes :
- Mais comment as-tu pu me faire ça, à moi, ta fille ?
Tu me parlais de rédemption et je te ris au nez, t'envoyant à l'enfer ou au paradis.
Tu te mis alors à pleurer en invoquant ton amour. Ton amour à moi la conne qui était en vérité la femme de ta vie.
La seule femme à laquelle tu l'aies dit, par conviction ou faiblesse, dans ton
lit puis le combiné, d'un ton gêné de petit garçon mis à nu.
Parce tu m'aimais et qu'avec moi, sanglotais-tu, tu ne t'ennuyais jamais.
Ah oui, c'est vrai, ensemble nous étions forts et pouvions tout faire. Des voyages et des expos, des dîners dans des bouges et des vernissages dans le grand monde, des cinés et des repas chez tes
parents auxquels tu prenais plaisir et sans que tu ne te tapes la honte.
Je ne savais certes pas tout sur tout, loin s'en fallait, mais j'avais l'humilité de le reconnaître et la transparence de m'effacer.
En tant de temps depuis nous, j'ai changé. Je sais toujours me gommer d'un sourire et me taire pour paraître intelligente. Le silence est la meilleure des ruses des imposteurs. Il laisse supposer qu'on a
une opinion alors que derrière, c'est le vide.
La différence est que j'ai appris à avouer, et sans complexes :
- Je m'en fous.
- Je n'y connais rien.
Pour moi, à ma petite échelle, c'était une victoire. Dérisoire, on est bien d'accord.
À l'époque où je t'ai connu, je n'avais d'ailleurs aucun style. Ringarde avec mes pantalons trop courts, mes baskets et mes chaussettes blanches, hors-jeu avec mes jupes vaguement grand-mère que tu
assassinais d'un "pfiouu... que c'est moche" dès que je franchissais ta porte.
Envers moi tu n'as jamais été doux ni charitable. Soulignant en gras mes erreurs alors je quêtais en pointillés les bribes de ton approbation, me coupant face à la glace fissurée de mon studio la
frange pour te plaire où à défaut te surprendre, invoquant les paroles de ce coiffeur qui un jour m'avait dit :
- Votre êtes assez belle pour supporter cette coupe.
Mais être assez belle n'était pas l'être suffisamment. Jolie, bandante, resplendissante les bons jours, d'accord. Mais belle, non. La faute à cette mâchoire trop carrée, à cette bouche trop petite
et à ces seins en poire que tu qualifiais de "partie peu réussie de mon individu", sauf cet après-midi où, cheveux en bataille, abandonné au plaisir, tu me soufflas :
- Tu es magnifique.
Faut dire que des bimbos aux nibards défiant la pesanteur, des sosies de Lauren Bacall, tu en avais connues. Pas longtemps, certes, car très vite l'ennui avait repris ses droits.
Je sais tout cela, je sais tes défauts, tes exigences auxquelles il m'était impossible de répondre à moins de me trahir. Je sais que notre relation était vouée à l'échec. Que je l'ai rompue avec
une violence extrême (peut-être un jour la raconterai-je ici).
Mais je sais aussi que je ne suis pas en paix. Que voilà des années que j'ai envie de te parler. Pour te dire quoi au juste ? Je l'ignore moi-même, et voilà bien ce qui me bloque.
La mort de ma mère a escamoté le deuil de notre histoire. Une grenade dégoupillée de plus qui me remonte à la figure alors que je revendique le droit à l'oubli.
Mais mes nuits, elles, se souviennent.
Et je suis fatiguée, si fatiguée de lutter contre des moulins à vent.
Quand tout cela s'arrête-t-il de tourner ?
Évidemment, à relecture, je n'ai pas exprimé le quart de ce que je
voulais dire.
Ce sera une autre fois ou... jamais.
Lui, nous, ces résonances sont très compliqués.
Puis je ne suis pas sûre que ce soit passionnant. C'est même certainement très chiant.
Par Chut !
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