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En lisant en écrivant

De l'écriture et de l'oubli.

Je crois qu'écrire, pour un médecin comme pour n'importe qui, c'est prendre la mesure de ce qu'on ne se rappelle pas, de ce qu'on ne retient pas.
Ecrire, c'est tenter de boucher les trous du réel évanescent avec des bouts de ficelle, faire des noeuds dans des voiles transparents en sachant que ça se déchirera ailleurs.

Ecrire, c'est mesurer la perte.
 
Martin Winckler, La Maladie de Sachs.

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Lundi 6 juillet 2009
Ca a commencé à Bangkok.
C'était ma dernière journée et je me disais que mince, il fallait que j'en profite. Que mon temps de sommeil et le temps tout court ne s'y prêtent pas, voilà bien de mesquins détails.
C'était ma dernière journée et j'en avais vu d'autres, des courtes nuits et des ciels gris, des matins plombés et du vague à l'âme en reflet dans les œufs mal cuits du petit-déjeuner.
La dernière journée est faite pour régler ses comptes, exulter, jouir, se lâcher, dépenser sa monnaie dans une orgie de shopping.

Peu importait que la veille, le bus de nuit m'ait crachée de mon île comme un pépin. Le siège qui m'échut était placé à la droite d'une Barbie blonde aussi causante qu'une image de magazine. Aussi, faute de conversation, avais-je fini par m'endormir en écrabouillant mes chips sous cellophane.
A l'arrivée huit heures plus tard, Barbie et sa micro-sacoche étaient à peine dépeignées. Moi, le cheveu en vrac et le sac gullivérien au dos, j'arpentais la rue d'un pas qui, prodige, tenait autant de l'incertain que du décidé.
- Where are you going, Miss ?
La question habituelle, cette fois posée par deux touristes en goguette, rencontra ma main qui s'agitait vers un lointain à droite.
Ils en conclurent que je savais où j'allais et moi que je n'avais pas entièrement perdu le nord.


Voilà plus d'un mois que sept kilos de mes affaires pourrissaient dans la consigne d'une guesthouse. Hors de question que je reparte sans, même si, à la vérité, je n'avais plus qu'une idée très vague du contenu de mon baluchon.
(Faute de sac à la bonne taille, j'avais enveloppé le tout dans un drap de bain troué, dégainé mon sourire le plus convaincant au réceptionniste et hissé le tout en pestant au sommet de la plus haute étagère. Dans le tas se trouvaient - entre autres - mes robes achetées à Singapour et mes livres de plongée.
J'y tiens à ce fourbi, flûte. Faudrait pas qu'on me le vole ou que je ne m'égare, assommée de fatigue et tournant façon toupie dans des rues toutes semblables alors que tous les chats sont gris).


Peu importait aussi qu'ayant échoué dans une chambre minuscule de ladite guesthouse, je ne la fuis comme ne me fuyait le sommeil pour fumer une cigarette. Qu'une Thaïe à tête de grenouille n'infléchisse sa course sur le trottoir trempé (l'orage avait craqué sa pellicule de nuages entretemps, balayant le ciel et la crasse), ne me demande le secours de mon briquet, n'en profite pour s'asseoir et me raconter ses démêlés avec son boyfriend par un abrupt :
- Tu aimes cuisine à nous ?
Désorientée par un tel tête-à-queue, je répondis sur le ton des confidences salaces entre copines :
- Oui... Hummm... Surtout la salade de papaye verte.
Je lui aurais confié que mon hobby consistait à fesser les "gentils messieurs" qu'elle n'en aurait pas été plus ravie.

Une cigarette plus tard et mon amie d'un instant revenait, posait d'autorité une barquette plastique sur la table et m'ordonnait :
- Som tam (salade de papaye verte), pour toi, très bon, mange.
Bien qu'ayant aussi faim qu'une baleine gavée de plancton, je m'exécutai sur l'air "d'un cadeau, ça ne refuse pas". La langue aussitôt en fusion et les larmes aux paupières, me traitant in petto de petite nature, cherchant dans ma faiblesse olfactive un argument pour prolonger encore un séjour déjà repoussé, jusqu'à ce qu'elle, la spécialiste, n'agite sa main devant sa bouche en un geste que je connaissais bien :
- Epicé... Trop.
Sur quoi, la brûlure à peine apaisée, je conclus qu'il fallait vraiment que je dorme.
Parce que le lendemain, c'était sans appel ni remise ma dernière journée.

A onze heures au Gecko Bar, je me voulais pleine d'entrain, je n'étais pleine que de nostalgie. Pleine à déborder d'eau sous peine que l'on m'agite un peu.
Chaque geste n'était que le décalque d'un autre.
Chaque geste me brûlait comme le piment d'une som tam.
Couteau et cuillère en main, je décapitai maladroitement mon œuf coque.
Augustino face à moi rigolait alors que le jaune jaillissait comme un diable hors de sa boîte pour éclabousser ma robe.
Cette robe qui, le soir même, glissa sur mes épaules alors que, pieds nus, écorchés, je rejoignis son bungalow et frappai comme une voleuse deux coups à la porte.
Cette robe qui finit en boule alors que des airs d'Argentine tournaient en boucle dans l'air saturé de chaleur et que, rassasiée de plaisir, j'offrais mon corps à la pluie tropicale de la douche et ne lui affirmai :
- Je pourrais mourir cette nuit sans regrets.

Sur ce, je renversai mon milk-shake
et pouffai face à la serveuse qui me demanda :
- Je vous le remplace, Madame ?

Ethan aussi rigolait. Lui qui connaissait si peu de mots français en connaissait au moins un, qu'il me servit sur un plateau du haut de son accent si anglais :
- L'éléphant.
Et il me regarda avec tant d'amour que je me sentis de porcelaine.

Je sirotais une gorgée de café qui, de la Thaïlande à la Malaisie en passant par Singapour, avait le goût de tous les au revoir.
Dans le taxi qui partit de l'aéroport où Ether était venue me chercher, je lui dis :
- Il y a beaucoup de blancs ici...
Elle rit.
Bienvenue en France.
par Chut ! - publié dans : Voyages, voyages
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Jeudi 18 juin 2009

Il avait le visage d'un samouraï et la barbe d'un pirate. Des cheveux très bruns en tignasse, des yeux de Chine et une bouche à croquer des fruits.
Son visage était d'Asie mais son prénom d'ailleurs.
Son nom était celui de l'eau, glissant sur la langue comme une vaguelette.

La première fois que je le vis, il étudiait, assis en tailleur sur sa terrasse. Je passai, attentive à ne faire aucun bruit. Mais les graviers bruissant sous mes pieds nus le forcèrent à lever la tête.
- Hello ! How are you ? m'interpella-t-il joyeusement.
Le ton n'était pas que de simple politesse. Il avait la cordialité réservée à ceux que l'on connaît déjà.
Je fouillai en vain mes souvenirs.
Non, vraiment, jamais je n'avais vu ce visage-là.

J'allais me défaire de son salut d'un simple mot lorsque son regard m'arrêta. Il avait cette candeur des enfants amusés, la curiosité en prime. Comme si, dérangé en plein travail à cette heure brûlante du jour, savoir comment se portait une étrangère était de la plus haute importance.

Nous échangeâmes quelques phrases banales. Propos de touristes qui, partageant la même passion, se trouvent par hasard dans le même lieu pour l'assouvir.
Sous cette conversation anodine en roulait déjà une autre, mais je ne le compris pas de prime abord. Ou ne voulus pas le comprendre. Avec certaines personnes, inexplicablement, je me sens bien tout de suite. A peine les ai-je rencontrées que je les coucherais volontiers dans mon carnet d'adresses.
De là à les coucher entre mes draps, c'est une autre question.
Les visages de samouraï ont beau ne pas me laisser de glace, surtout par 35 degrés à l'ombre, j'aime laisser monter le désir comme la houle pour atteindre cet instant où, grossi par des courants impétueux, il déferle pour m'emporter.

Je le revis le soir alors que je flânais dans l'open space du club désert.
- What are you doing here ? me demanda-t-il.
Sa question me cueillit encore une fois par surprise. Débarrassée du sel de l'après-midi, je savais que mes boucles d'oreille, ma robe violette, mes paupières ourlées d'ombre détonaient dans cet univers de sable et de bouteilles d'aluminium.
J'esquivai d'un sourire.
Toutes
les vérités n'étant pas bonnes à dire, ce que je faisais ici ce soir-là ne le regardait pas.

Il est des lieux où, même sans se chercher, l'on ne peut que se recroiser. Celui de notre rencontre était si petit que nous tombâmes au matin l'un sur l'autre. Lui en pleine forme, moi égratignée de ma trop courte nuit, les cheveux poissés de sueur et les yeux gonflés.
La minuscule glace de mon bungalow m'avait plus tôt trouvée laide, chiffonnée comme un livre déjà lu.
J'avais conclu que je m'en fichais, puisque là n'était ni l'endroit ni le moment pour un concours de beauté. De toute façon, la mer se chargerait bientôt de défaire mes petits arrangements avec la réalité.
Et la réalité tenait en trois mots : j'étais fourbue.

A mon entrée dans la cabane en bois, il eut l'air content. J'en arborai un que je souhaitais ravi. Mais sous mon sourire de façade perçait sûrement la fragilité des femmes qui n'ont pas été entièrement comblées et les canines de celles qui ont goûté à une chair trop fraîche.
"Quoi que tu dises, tes yeux parlent à ta place."
Cette phrase si souvent entendue me fit rabattre mes lunettes de soleil puis observer un silence prudent. Que je finis par rompre en proposant tout à trac :
- So, you will dive today... Do you want to be my buddy ?

La proposition n'avait rien d'érotique : un buddy est simplement un binôme de plongée.
Jusqu'à présent, entre mon buddy et moi, ça ne collait pas, problement par ma faute. En voyant le nom Gabriele affiché au tableau sous le mien, j'avais cherché une femme, tourné et viré en demandant avec insistance :
- Who is Gabriele ?
A la dixième fois, une voix de baryton avait répondu de guerre lasse :
- Gabriele, it's me.
Bâti comme un char d'assaut, poilu jusqu'à ses petits yeux sertis dans leur orbite, le cuir épais et le sourcil fourni, Gabriele réunissait tous les attributs de l'homme des cavernes. Et au lieu de glisser avec élégance sur ma méprise, j'enfonçai le clou de ma stupéfaction d'un :
- Sorry... I was looking for a woman ! (Désolée... Je cherchais une femme !)
Depuis cette maladresse initiale, Gabriele et moi gardions nos distances.
Cette distance même que je souhaitais abolir avec l'homme au visage de samouraï.

A suivre.

par Chut ! - publié dans : Eux
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Mardi 2 juin 2009
- Mozzarella sticks, dit le garçon dans une courbette en déposant le plat devant Ethan.
Du fromage italien en terre thaïlandaise, j'étais preneuse. Aussi couvais-je, façon Gainsbourg revisitant Baudelaire, la nourriture d'un regard gourmand.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents...


- Help yourself ! (Sers-toi !), m'enjoignit Ethan.
J'aime les hommes qui partagent sans qu'il soit besoin de réclamer. Pas du genre à demander deux fois ce qui m'a déjà été accordé, je m'emparai aussitôt d'un petit bâton. Le tint suspendu en l'air, tout près de ma bouche, estimant sa forme, sa taille, sa résistance.
Puis, gloussant de joie, le portai à mes lèvres et l'entamai à coups de canines.
- J'ai faim, dis-je.
- J'ai déjà mal, répondit Ethan.

À te voir marcher en cadence
Belle d'abandon
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un bâton...


Mon sarwell glissa lentement sur mes hanches, mes genoux, mes chevilles. Ethan avait les mains jointes en une prière. Une dont il n'était pas prêt de se délier, ficelé comme il l'était au canapé.
S'il l'avait vraiment voulu, les cordes de marine si difficiles à serrer se seraient disjointes pour lui rendre sa liberté. Mais comme il n'est plus douce captivité que celle de prisonnier volontaire, Ethan s'en remettait, corps vaincu sans pudeur ni mot de passe, au serpent rampant entre ses cuisses et souffletant ses joues, agaçant la veine à son cou et pinçant ses tétons, versant sur sa peau des cubes de glace et la ranimant au feu de ses morsures.
- Considère-moi comme une page blanche où tout est à écrire.
Demain le blanc sera mêlé de bleus.
J'empoignis Ethan, le traînai sur le carrelage et l'abandonnai.
Dans sa cuisine je trouvai de quoi lui imprimer ma couleur.

Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau...


Tanguant assise sur sa bouche, je lui murmurai des mots qu'il ne comprenait pas. Des mots salaces, syncopés et foutrement exotiques :
- Mon gentil soumis, ma petite lopette, ma descente de lit...
Et je riais, seule, de ceux qu'il m'avait dits avant d'enfourcher sa moto et de foncer droit dans la nuit, penché sur le guidon alors que, les bras autour de sa taille, je croquais ses épaules :
- I am a fucking pervert.
- I'm a fucking pervert too, hurlai-je dans le vent qui emportait mes paroles.

Comme un navire qui s'éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain...

Ethan me réveilla d'un baiser. Café, croissants, tout était là, y compris les fleurs que j'écrasai en me retournant sur le sommier.
- When you do something, do it properly.
Pelotonnée comme un chat sur la terrasse dans une tache de soleil, je n'avais pas envie de partir. Mais le bateau, lui, ne m'attendrait pas.
Ethan m'accompagna jusqu'au quai.
Notre baiser n'eut pas le goût d'un adieu mais celui d'un au revoir.
par Chut ! - publié dans : Eux - communauté : xFantasmesx
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Dimanche 31 mai 2009
- Tu viens de trouver le père de tes futurs enfants, me dit Ethan.
Nous n'en étions qu'à l'entrée de notre dîner italien. Plus tôt, nous avions bu un verre ou plutôt deux. Le premier dans un bar cosy de la plage où, avachie sur un pouf, je me grisais de son accent.

- Désolé, je parle trop, s'excusa-t-il.
Je secouai la tête et il reprit le fil de son discours. S'interrompit à nouveau lorsque trois personnes pilèrent devant notre table.
- Oh, you're here... We were looking for you !
Les mots ricochèrent en cascade entre nos bières. Je levai les yeux. La femme était belle, ronde, blonde et déjà assise.
- Sherry, my whife, me glissa Ethan en guise de présentations.

Sherry eut un petit gloussement avant de me tendre la main. Je la serrai en me demandant ce qui était si drôle, déjà prête à sentir l'hostilité courir le long de mes doigts.
Erreur. Sa poigne était aussi douce et chaude que sa poitrine hâlée.
Je m'attendais aussi à ce regard que voient rarement les hommes et toujours les femmes. Celui qui scrute, qui estime, qui jauge pour assigner une place sur l'échelle de la rivalité. Ce regard de femelle que je déteste mais que j'ai aussi, parfois.

Le magnéto des souvenirs se rembobina. Je me rappelai, à contretemps, une autre jolie fille à l'anniversaire d'un copain. De sa façon de me toiser et de m'adresser la parole en tordant la bouche.

Manifestement, chaque mot dont elle me gratifiait lui coûtait. Et moi, consciente du prix dont elle s'acquittait mais feignant l'innocence, je m'amusais en toute perversité à la faire parler.
A Tartuffe, Tartuffe et demi. Dans notre jeu de dupes, c'est elle qui plia et partit la première.
- Je lui fais la bise à lui. A toi, je te dis juste au revoir.
Elle partit sur un claquement de talons, moi d'un fou rire.
J'avais dix ans de plus et son camouflet était un compliment.

Aussi ne compris-je pas lorsque Sherry me tendit sa paume pour prendre congé. Il me paraissait étrange qu'une femme laissât son mari aux mains d'une autre en leur souhaitant en prime une excellente soirée.

A Paris, dans certains cercles que je n'ai qu'effleurés, cette attitude ne me semblerait pas bizarre. Simple autorisation libertine ou prélude à un jeu érotique où, loin d'être la pièce maîtresse, je serais l'élément rapporté.

 

A croire que le voyage avait tellement déplacé mes repères que j'en avais l'esprit brouillé. Mais quitte à frayer avec les conventions, autant m'y enfoncer jusqu'à la taille, jusqu'au gosier.

- Euh... Tu la retrouves à la maison ? croassai-je.

Ethan me dévisagea interloqué.
- Non, pourquoi ?

Je m'agitai sur mon pouf, allumai une cigarette, sirotai une gorgée pour différer ma réponse. Incroyable comme devoir préciser sa pensée peut devenir embarrassant. Et comme souvent lorsque je suis gênée, mon esprit m'était aussi utile qu'une planche à clous. Déjà échappé, caracolant ailleurs, le traître me bombardait d'un message idiot : le titre d'un livre tournant en boucle tel un refrain.

La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules.

Avec ça, j'étais drôlement avancée. La conversation aussi.

Renonçant à tourner les choses avec élégance, je lâchais un très plat :

- Ben, parce que... C'est ta femme.

 

Ethan se renversa en se tenant les côtes. Sûr que la meilleure blague de l'année n'aurait pas remporté un plus franc succès.

- Ah ah ah. Sherry ? Ma femme ? Mais non, pas du tout. Je plaisantais.

- Oh, articulai-je d'un ton pincé. Très drôle.

Puis je me renversai à mon tour sur mon siège, tenaillée par l'envie de rire aux larmes de ce drôle de monde où les hommes qui n'ont pas de femme s'en inventent une, et où les hommes qui en ont une vous jurent qu'elle ne compte pas. Ou du moins pas tant que vous, mais en restant à la maison.

 

Le deuxième verre avec Ethan fut un cocktail rouge flamboyant siroté à petites gorgées. Le lieu avait changé, pas son accent. Lorsqu'il me proposa un dîner, j'acceptai malgré mes bonnes résolutions de me coucher tôt, seule, sans amant.

"Quelle importance, pensais-je, puisque demain est fait pour dormir ?"

Aucun bateau de plongée ne me pêcherait au petit matin, les yeux cernés d'une nuit trop brève et le menton râpé de baisers, la peau encore rougie de l'éclat des femmes qui ont été aimées.

 

- Tu viens de trouver le père de tes futurs enfants, me dit donc Ethan à la terrasse du restaurant.
Non, il n'était pas soûl. Non, je ne venais pas de lui avouer mon désir de maternité.

Nous nous moquions juste de mon anglais imparfait qui me condamne à dire un mot à la place d'un autre : penis pour peanuts, spunk (sperme, foutre) pour spank (fesser).

En termes d'aveux, je m'étais bornée au plus avouable : oui, j'aime fesser les hommes.
Et je savais, avant même de lancer ce qui n'était pas une proposition déguisée, qu'Ethan aimait les femmes comme moi.

 

Dès le premier jour, j'en eus le soupçon. Pourquoi ? Je l'ignore. Peut-être l'habitude de flairer en animal mes semblables, un rien dans son attitude de parfait gentleman, un zeste de trop grande féminité dans ses gestes.

La confirmation vint par un matin de grand vent, alors que j'étendais ma cheville tatouée sur le pont du bateau.

- Oh... Ce tatouage a dû être douloureux... très douloureux... murmura Ethan.

Il n'esquissa pas un geste pour le toucher. Ses yeux dardés sur les fourches agressives du trident parlaient à la place de ses mains.

- En effet, répondis-je, mais la douleur est parfois bonne. Et plus que bonne, nécessaire.

Il hocha la tête d'un air entendu.

- Nécessaire, oui. Comme une belle femme sans merci.

 

L'eau qui nous cueillit nous dispensa de poursuive.
Tout avait déjà été dit.

 

 

La suite très vite...

par Chut ! - publié dans : Eux - communauté : xFantasmesx
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Mardi 26 mai 2009
A Koh Tao, je descends du bateau, déjà baignée de bleu. Bleu mer, bleu ciel, bleu parasol claquant en étendard.
Ca sent l'iode et l'huile solaire. Ca sent les vacances.

Le ponton tremble sous le poids des centaines de passagers largués au paradis. Je brûle de les semer là, en pleine ligne droite, pour enfin marcher pieds nus. J'aime le contact du bois chaud autant que les pichenettes du vent capricieux.
Mais à peine ai-je pris le tournant que je suis déjà à destination.


Derrière le comptoir du centre de plongée, un homme me sourit. Il parle l'anglais que je comprends le mieux et ne parlerai jamais, celui des Londoniens huppés, coulant en bouche comme une glace à la pistache.


Souscription d'assurance. Je signe.

Personne à prévenir en cas d'accident. Je remplis et je signe.

Questionnaire médical. Je ne coche que des non et signe encore.

Motus sur ma claustrophobie, sur mes cauchemars tissés d'enfermement, sur les espaces sombres où je tremble de me trouver piégée, sur ma terreur d'être ensevelie vivante.
Je suis là pour plonger, non pour tourner un remake d'un film d'horreur ou entamer une psychanalyse.

J'ai décidé que mes peurs, somme toute banales, ne seraient pas une contre-indication.

En échange de mon silence, Edwin me remet mon passeport pour l'autre monde : un livre de formation à la couverture bleu océan.


A peine suis-je installée à l'hôtel que je débroussaille la théorie en élève studieuse. M'enfile des séries de termes barbares. Tremble, un chouilla, devant les risques pourtant faciles à éviter. M'amuse de revenir, par un autre biais, à une porte jusqu'alors close : photographie ou plongée, même combat, faut bosser.

Jamais, depuis des années, je n'ai tant dû apprendre.


Une phrase que je répétais jadis à mes étudiants me revint avec force :

- Pour jouer, il faut apprendre les règles. Sinon, vous resterez hors de l'échiquier.

Je leur enseignais alors une matière qu'ils détestaient. Beaucoup ont fait l'effort de l'apprivoiser, certains de l'aimer.
Moi, j'aimais l'idée que le travail comme l'amour demandent du temps car, comme dit le renard au petit Prince :

- Chaque jour tu pourras t'asseoir un peu plus près.


Coup d'oeil à ma montre. Il est tard, bien trop tard si je veux être en forme demain. Je referme le livre bleu océan, me ravise et le rouvre pour rechercher une phrase de l'introduction. Une seule.

Voilà, je l'ai.

"La première goulée d'air sous la surface est inoubliable."

Affalée en étoile de mer, je soupire de satisfaction. Mais l'inoubliable avant le naufrage du sommeil n'est pas ce soir la première goulée d'air sous la surface. C'est la dernière d'entre deux eaux pulsée par le ventilateur.

Et je dors d'un trait lourd, sans rêve ni cauchemar.


A suivre.

par Chut ! - publié dans : Voyages, voyages
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