C'était ma dernière journée et je me disais que mince, il fallait que j'en profite. Que mon temps de sommeil et le temps tout court ne s'y prêtent pas, voilà bien de mesquins détails.
C'était ma dernière journée et j'en avais vu d'autres, des courtes nuits et des ciels gris, des matins plombés et du vague à l'âme en reflet dans les œufs mal cuits du petit-déjeuner.
La dernière journée est faite pour régler ses comptes, exulter, jouir, se lâcher, dépenser sa monnaie dans une orgie de shopping.
Peu importait que la veille, le bus de nuit m'ait crachée de mon île comme un pépin. Le siège qui m'échut était placé à la droite d'une Barbie blonde aussi causante qu'une image de magazine. Aussi, faute de conversation, avais-je fini par m'endormir en écrabouillant mes chips sous cellophane.
A l'arrivée huit heures plus tard, Barbie et sa micro-sacoche étaient à peine dépeignées. Moi, le cheveu en vrac et le sac gullivérien au dos, j'arpentais la rue d'un pas qui, prodige, tenait autant de l'incertain que du décidé.
- Where are you going, Miss ?
La question habituelle, cette fois posée par deux touristes en goguette, rencontra ma main qui s'agitait vers un lointain à droite.
Ils en conclurent que je savais où j'allais et moi que je n'avais pas entièrement perdu le nord.
Voilà plus d'un mois que sept kilos de mes affaires pourrissaient dans la consigne d'une guesthouse. Hors de question que je reparte sans, même si, à la vérité, je n'avais plus qu'une idée très vague du contenu de mon baluchon.
(Faute de sac à la bonne taille, j'avais enveloppé le tout dans un drap de bain troué, dégainé mon sourire le plus convaincant au réceptionniste et hissé le tout en pestant au sommet de la plus haute étagère. Dans le tas se trouvaient - entre autres - mes robes achetées à Singapour et mes livres de plongée.
J'y tiens à ce fourbi, flûte. Faudrait pas qu'on me le vole ou que je ne m'égare, assommée de fatigue et tournant façon toupie dans des rues toutes semblables alors que tous les chats sont gris).
Peu importait aussi qu'ayant échoué dans une chambre minuscule de ladite guesthouse, je ne la fuis comme ne me fuyait le sommeil pour fumer une cigarette. Qu'une Thaïe à tête de grenouille n'infléchisse sa course sur le trottoir trempé (l'orage avait craqué sa pellicule de nuages entretemps, balayant le ciel et la crasse), ne me demande le secours de mon briquet, n'en profite pour s'asseoir et me raconter ses démêlés avec son boyfriend par un abrupt :
- Tu aimes cuisine à nous ?
Désorientée par un tel tête-à-queue, je répondis sur le ton des confidences salaces entre copines :
- Oui... Hummm... Surtout la salade de papaye verte.
Je lui aurais confié que mon hobby consistait à fesser les "gentils messieurs" qu'elle n'en aurait pas été plus ravie.
Une cigarette plus tard et mon amie d'un instant revenait, posait d'autorité une barquette plastique sur la table et m'ordonnait :
- Som tam (salade de papaye verte), pour toi, très bon, mange.
Bien qu'ayant aussi faim qu'une baleine gavée de plancton, je m'exécutai sur l'air "d'un cadeau, ça ne refuse pas". La langue aussitôt en fusion et les larmes aux paupières, me traitant in petto de petite nature, cherchant dans ma faiblesse olfactive un argument pour prolonger encore un séjour déjà repoussé, jusqu'à ce qu'elle, la spécialiste, n'agite sa main devant sa bouche en un geste que je connaissais bien :
- Epicé... Trop.
Sur quoi, la brûlure à peine apaisée, je conclus qu'il fallait vraiment que je dorme.
Parce que le lendemain, c'était sans appel ni remise ma dernière journée.
A onze heures au Gecko Bar, je me voulais pleine d'entrain, je n'étais pleine que de nostalgie. Pleine à déborder d'eau sous peine que l'on m'agite un peu.
Chaque geste n'était que le décalque d'un autre.
Chaque geste me brûlait comme le piment d'une som tam.
Couteau et cuillère en main, je décapitai maladroitement mon œuf coque.
Augustino face à moi rigolait alors que le jaune jaillissait comme un diable hors de sa boîte pour éclabousser ma robe.
Cette robe qui, le soir même, glissa sur mes épaules alors que, pieds nus, écorchés, je rejoignis son bungalow et frappai comme une voleuse deux coups à la porte.
Cette robe qui finit en boule alors que des airs d'Argentine tournaient en boucle dans l'air saturé de chaleur et que, rassasiée de plaisir, j'offrais mon corps à la pluie tropicale de la douche et ne lui affirmai :
- Je pourrais mourir cette nuit sans regrets.
Sur ce, je renversai mon milk-shake et pouffai face à la serveuse qui me demanda :
- Je vous le remplace, Madame ?
Ethan aussi rigolait. Lui qui connaissait si peu de mots français en connaissait au moins un, qu'il me servit sur un plateau du haut de son accent si anglais :
- L'éléphant.
Et il me regarda avec tant d'amour que je me sentis de porcelaine.
Je sirotais une gorgée de café qui, de la Thaïlande à la Malaisie en passant par Singapour, avait le goût de tous les au revoir.
Dans le taxi qui partit de l'aéroport où Ether était venue me chercher, je lui dis :
- Il y a beaucoup de blancs ici...
Elle rit.
Bienvenue en France.

Il
avait le visage d'un samouraï et la barbe d'un pirate. Des cheveux très bruns en tignasse, des yeux de Chine et une bouche à croquer des fruits.
-
Mozzarella sticks, dit le garçon dans une courbette en déposant le plat devant Ethan.
- Tu viens de trouver le père de tes futurs enfants
- Tu viens de trouver le père de tes futurs enfants
A
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