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En lisant, carnet de bons mots

Dans ces bras-là...


Ça tombait bien, au fond, cette foudre me transperçant à la terrasse d'un café, c'était un signe du ciel, cette flèche fichée en moi comme un cri à sa seule vue, cette blessure rouvrant les deux bords du silence, ce coup porté au corps muet, au corps silencieux, par un homme qui pouvait justement tout entendre.

Il me sembla que ce serait stupide de faire avec lui comme toujours, et qu'avec lui il fallait faire comme jamais.


Camille Laurens.

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C'est pas la saint-Glinglin...

... Non, aujourd'hui, c'est la sainte-Aspirine.
Patronne du front lourd et des tempes serrées, des nuits trop petites et des lendemains qui déchantent.
L'effervescence de ses bulles, c'était la vôtre hier.
Aujourd'hui, embrumés, vous n'avez qu'une pensée : qu'on coupe court à la migraine... en vous coupant la tête.

Tic tac

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Andrea d'ébène

Mercredi 15 avril 2009
"Droit devant, on ne peut pas aller bien loin...", dit un jour l'habitant d'une lointaine planète au petit prince.

Pourtant j'avance, d'avion en ferries, de bus en taxis, taillant ma route à coups de serpe, la défrichant en percées claires.

Lorsque je me retourne, je distingue à peine sa trace déjà recouverte de poussière. Ma trajectoire est comme le sillage du bateau englouti par la mer, un mot d'amour effacé sur le sable, un itinéraire tracé sur une carte qui a pris l'eau : une ligne n'existant plus que dans le souvenir.


Oh, il y a des preuves, bien sûr. L'usure de mes chaussures, les déchirures lardant mon sac en autant de blessures de guerre. La couleur de ma peau tannée par le soleil et le vent et, tranchant en rose sur le brun, mes cicatrices à la paume et au genou. Puis, collés dans mon journal de bord, ces tickets de transport, de visite, ces factures d'endroits où j'ai mangé, dormi et où je ne repasserai plus.

Combien y a-t-il d'enjambées dans des milliers de kilomètres ?

Aucune idée, tant les pas de géant ne sont parfois que des sauts de puce.

Toute avancée n'est qu'un tour sur soi.
Non. Toute avancée est déjà un tour sur soi.


Le semaine dernière, ma course m'a ramenée à Andrea en un arc de cercle. Cela prit douze heures chaotiques, deux bus, un ferry rouillé et un simple bateau à flotteurs. En équilibre sur le banc dur, le regard fixé sur l'horizon mangé de nuit, je songeais à mon canapé parisien, aux dreadlocks d'Andrea et à sa bouche articulant :

- Cet été, je suis allé aux îles Guili Guili.

Je me souviens d'avoir ri, faisant mine d'oublier que ce "je" cachait en vérité un "nous" :

- Guili Guili... Les îles aux chatouilles ?

Andrea avait ri aussi. M'avait parlé de plages et de rizières, de couchers de soleil et de baignades alors que je pensais bête à deux dos.
Puis, s'interrompant soudain :

- Je ne devrais pas t'en parler. Ce n'est pas délicat, puisque j'y étais avec elle.

Il se trompait cependant sur un point : le nom de ces îles perdues n'est pas Guili Guili, mais Gili tout court.
Dans le nom s'en trouvait un de trop.


Bel endroit que Gili, en effet. Vrai paysage de carte postale sans voitures, ni motos, ni chiens errants. Juste des carrioles à chevaux, une électricité capricieuse, une bande de sable étirée à l'aplomb d'une mer turquoise. Peu de touristes aussi, hors saison oblige.

Leur meute reviendra à l'été et à Noël. Défilé de gentils couples partageant la même crème solaire, déambulant enlacés sur le chemin poussiéreux, sirotant un cocktail sous les abris du front de mer. Un plancher en bois monté sur pilotis, un toit en palmes, une table basse et des coussins moelleux, ces abris sont du genre romantique.

Est-ce pour cela que j'y ai passé les heures brûlantes de l'après-midi ?

Non. Solitaire par choix, en tête-à-tête avec ma bouteille d'eau, j'y ai rêvassé et noirci les pages de mon journal.


A l'approche du soir, je me suis souvenu d'Andrea à demi-nu sur mon lit. Du jour où, me regardant, il avança la main et écarta les bras. Je m'y blottis en songeant que c'était là mon pays, ma patrie dans l'espace de ses bras ouverts. Que j'y étais parvenue après un long voyage et pouvais à présent dormir.


Parfois, tel un mirage né du désert, j'ai cru apercevoir son fantôme. Il marchait sur la route, une fille derrière lui. Ou s'allongeait aux côtés d'un corps déjà couché. Ou, émergeant de l'eau, brandissait en vainqueur dérisoire le poisson qu'il venait d'attraper.

La fille, elle, applaudissait et sortait un appareil photo.

Clic, l'image était dans la boîte.

Clac, elle s'effaça de ma mémoire. Volatile souvenir de poisson retournant à la mer, les écailles changées en peau de sirène.


Cette peau de sirène, c'est la mienne.
Il n'y a plus de place pour Andrea dans mon voyage.

Par Chut !
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Jeudi 12 février 2009
L'heure tourne.
L'après-midi a été douce et légère. Après avoir fait l'amour comme jamais, violemment puis tendrement, nous sommes sortis boire un café. Et nous voilà avachis sur la banquette et le siège durs, jambes mêlées, la main d'
Andrea sur mon bras, les miennes perdues dans ses cheveux serpents.

Non, décidément, nous n'avons aucune envie de nous séparer. Parce que nous sommes bien là, à nous embrasser, rire, raconter des bêtises. Peut-être aussi parce que, depuis quelques jours, la mélancolie me rattrape.
Andrea s'aperçoit d'ailleurs que je ne vais pas très bien. Que je m'enferme dans des pensées que je tais. Que je deviens dure pour me protéger de lui. Que les larmes me montent aux yeux
sans raison apparente.
L'imminence de mon départ en voyage me rend grave. Et lorsque je n'y pense plus, c'est Andrea qu'elle rend taciturne.

C
haque jour nous rapprochant de la séparation, nous savons que le temps est compté. Alors nous grappillons. Moi des moments sur les impératifs à boucler, que je repousse au soir ou à la nuit, quand Andrea n'est plus là. Lui sur l'heure où il doit rentrer dans leur appartement, parce qu'il lui faut manifestement y être toujours avant elle.

Au début, Andrea me quittait tôt, se donnant pour tâche d'effacer ma présence. Une fois aérés ses vêtements emplis de mon parfum, savonnée sa peau saturée de la mienne, lavés ses cheveux exhalant mon tabac, mon corps n'existait plus.
Ou presque. Dans toute enquête en infidélité, les dreadlocks offrent une pièce à conviction de choix, tant les odeurs confondues s'y agrègent, piégées.
Mais Andrea avait beau touche à touche me gommer, j'existais encore pour lui dans un lieu duquel elle, "sa légitime", ne pourrait me chasser : son cerveau.

Maintenant, Andrea me quitte le plus tard possible. La ligne jaune de la minute à ne pas dépasser mord souvent sur la soirée. Et
largement ce jour-là en particulier, malgré le téléphone qui ne cesse de sonner dans sa poche. Andrea le consulte d'abord sans décrocher, pour finir par ne plus le consulter du tout.
À quoi bon, d'ailleurs, puisque c'est, sans surprise, toujours le même visage qui s'affiche.
- Où es-tu ? J'arrive. Où es-tu ? J'
arrive ! semblent scander les sonneries.
Andrea enfouit son portable au tréfonds de sa poche, boit une gorgée de thé, repose la tasse sur la soucoupe en évitant mon regard.
Je sais déjà ce qu'il va dire. Alors je le dis avant lui :
- Partons.
Dans la rue, son téléphone s'obstine. Il finit par décrocher en s'éloignant de moi. Un geste d'au revoir, ma route est tracée jusqu'à chez moi, mon dîner emballé dans un sac de traiteur. Je m'en vais rejoindre mon travail, mes écrits, ma musique, mon bordel.
Andrea marche dix pas devant. S'arrête au feu pour traverser. Seul.

Je me dis que c'est trop bête de le laisser ainsi, comme de se séparer par un simple geste sur un trottoir. Alors que j'ai un mouvement pour le rejoindre, mon sac manque de s'échapper de mon poignet. Je m'arrête pour le remettre d'aplomb.
Une seconde plus tard, pile au moment où je lève les yeux sur la silhouette d'Andrea, c'est le choc.


Une fille sautillante l'attrape par le bras. Elle a des gestes un peu saccadés, un chignon mollet qui s'agite et un manteau vert bouteille. Et l'air si contente de le retrouver qu'on dirait une gamine déballant un cadeau de Noël.
Je ne distingue pas son visage. Tant mieux.
Il est des joies qui ne font pas la mienne.

Andrea, lui, semble par contraste tout raide. Gêné peut-être, ou soulagé de ce à quoi il vient d'échapper.
Je pense alors que pour l'adultère, une sacrée dose de confiance est nécessaire.
Il me serait si facile de parcourir les quelques mètres qui nous séparent, de saisir moi aussi le bras d'Andrea, de regarder cette femme droit dans les yeux et de la blesser sans même lui parler.
Une bulle d'hypocrisie qui éclate, forcément, ça éclabousse.

Bien sûr, je n'ai pas bougé d'un pouce. Rivée au bitume par mes semelles en plomb, je les ai observés s'éloigner bras dessus
bras dessous. Traverser sagement la rue entre les clous pour s'engouffrer au supermarché, là où je voulais également me rendre.
Tant pis pour les boissons, je préfère encore crever de soif.

Mais que j'ai pu me sentir conne et transie
sur ce bout de trottoir, les sacs pendus à mes bras comme une inutile marmaille. Et seule, si seule. Mais ce sentiment d'abandon qui m'oppressait, je l'avais bien cherché.
On n'aime pas l'homme d'une autre dans le bonheur.
Par Chut !
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Lundi 12 janvier 2009
J'aimerais que tu viennes chez moi avec tes pantalons, tes vestes, tes pulls, tes chaussures et tes chaussettes. Sans oublier tes livres, tes feuilles précieuses, tes vernis, tes fusains, tes brosses et tes parfums.

Enfin, surtout le parfum que je préfère et dont tu oublies toujours le nom. Celui qui me fait piquer du nez sur ton cou, te renifler comme un petit animal en couinant de plaisir, te léchoter les oreilles et les clavicules.

Ce parfum-là se marie si parfaitement à ta peau qu'il est devenu toi. Son goût d'ambre et de sel a d'ailleurs la saveur de toi. De ton épiderme, de ta salive, de ta sueur, de ton sperme.
Même parti, tu es chez moi encore, si près contre ma joue, ma poitrine, entre mes cuisses, reposant en chien de fusil sur le drap, la tête bercée par les oreillers.
Seule l'eau brûlante de la douche a le pouvoir de dissoudre notre alliance.

J'aimerais que tu viennes chez moi avec tes malles remplies de tes affaires et de tes rêves. Ceux taillés en cours de route comme de jolis costumes, mais aussi ceux remisés dans les placards.
Je te dirai de vite ouvrir ton barda pour ne pas les y oublier trop longtemps. Parce que renoncer à ses rêves, c'est mourir à l'étouffée sous la
douce et délétère cuisson du quotidien. Puis, une fois le feu arrêté, se découvrir racorni, calciné, bourrelé de remords, pétri de regrets.
Mais toi, toi, toi que j'ai vu indécis, je te voudrais heureux, accompli.
Alors prends mes mains pour te donner la force, mes épaules pour diviser tes peines. Repose-toi dans ma tendresse, réchauffe-toi à mon amour.

Dehors il fait froid mais dedans, chez moi, il y a les tapis si doux aux pieds, ma collection de chouettes bienveillantes qui nous protègent, mes cadenas nous liant de l'entrée à la chambre. Et dans la chambre le lit, notre bulle pour le plaisir, pour les mots, pour les larmes parfois. Pour les baisers qui s'achèvent en confessions, pour les confessions qui s'achèvent en étreintes.

J'aimerais que tu viennes chez moi avec tes malles
pour te faire de la place. Moi qui ai presque toujours vécu seule, au fil des années je me suis étalée pour remplir à ras bords les tiroirs, les placards, la penderie, les boîtes à bijoux, à outils et à couture.
De fil en aiguille, le chaos a grandi sur le désordre, l
es affaires proliféré sur les affaires.
Dans mon chez-moi plein comme un œuf, il
n'y a que les murs que je n'ai pu pousser.

Qu'à cela ne tienne. Si tu viens chez moi avec tes malles, les murs resteront en place mais je pousserai le reste. Tout mon fatras, tout mon fouillis,
jetant, triant, classant, rangeant toutes ces années de vie dans lesquelles tu n'étais pas.
Je ne pourrai même pas dire que je t'attendais, car tu m'es tombé dessus sans que je ne t'espère. À l'improviste, façon pot de fleurs qui m'a fendu le crâne et arrosé de terre.
Fière comme je suis, j'ai affiché ce sourire que tu connais si bien pour affirmer :
- Même pas mal.
Puis j'ai regardé la fleur et dit :
- Elle est belle... Je la garde, merci.

J'aimerais que tu viennes chez moi avec tes malles pour de l'essentiel, de l'accessoire, du futile.
Pour cuisiner des recettes à manger avec les doigts avant de commander des plats chez le traiteur, parce que notre repas était vraiment trop mauvais.
On se disputera sur qui a mis trop de sel ou pas assez graissé la poêle.
N
e tombant pas d'accord, nous casserons des assiettes juste pour le plaisir d'en sortir des neuves des cartons. Puis, fourbue, je me laisserai tomber sur le canapé.
La main que tu me tendras en signe de paix, je m'en emparerai pour attirer tes jambes entre les miennes, ouvrir ta braguette et glisser, dos cambré, ton sexe entre mes lèvres.

Le soir, il y aura deux halos de lumière au salon.
L'un, dirigé contre le mur, est la place du
papier grenu, celle d'où jaillissent de tes doigts des corps de femmes.
Beaucoup me ressemblent car tu aimes, dis-tu, mon corps, ses rondeurs et ses attaches fines.
Car je suis, dis-tu, devenue ton modèle et ta muse.

L'autre, dirigé sur une table basse, est l'espace de ma feuille blanche. Celle dont je lève à peine la tête parce que, si pleine de toi, les mots viennent, roulent et s'étendent, faciles, harmonieux, pour t'écrire.

Entre l'un et l'autre, il y aura la musique. La même qu'on écoutait tous deux avant sans le savoir, et qui formait déjà nos points de repère.
Plus tard tu poseras ton fusain, moi mon stylo.
Nous rejoindrons la chambre dans le noir, main dans la main et impatients, déjà tremblants de la jouissance à venir.
Et comme chaque nuit elle viendra, bouleversante.

C'est par une de ces nuits où arrivera ce que nous désirions, que nous espérions sans vraiment l'attendre, tout en étant prêts à l'accueillir.

Même l'eau brûlante de la douche n'aura pas le pouvoir de défaire cette alliance-là.

Oui, j'aimerais que viennes chez moi avec tes malles et que tu n'en repartes pas.

Par Chut !
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Mercredi 7 janvier 2009
Il est paraît-il des peaux si foncées qu'elles ont des reflets bleus.
Bleu nuit. C'est la couleur sous mes paupières lorsqu'Andrea m'embrasse. J'entrouvre les yeux et Andrea devine leur bleu pâle. Ce bleu que, trouvant si beau, il aimerait peindre "pour en capturer l'expression", dit-il.
- L'expression, oui, mais laquelle ?
- Laquelle ? Je ne sais pas, elles sont si changeantes...


Si je savais dessiner, sous mes pinceaux Andrea se changerait en panthère ou en guerrier Masaï.
Si j'étais photographe, ce sont nos corps nus et enlacés que je voudrais pour modèles. Le cliché serait fidèle à notre image dans le miroir : ses longues jambes serties entre les miennes, son haut bassin pressé contre mes fesses rondes, un bras traversant mon ventre et refermé sur mon flanc, l'autre appuyé sur ma poitrine, avec ses doigts emprisonnant mon cou.

Le contraste
de nos couleurs mêlées est saisissant, sublime, érotique. Et plus encore, peut-être, lorsqu'il se défait. Que ma chevelure blonde cascade sur le sommier et qu'Andrea l'empoigne pour me relever la tête.
- Regarde...
Dans le miroir je vois
du ciel, du sable et de l'ébène, ses nattes de mousse entre l'émail de mes dents, nos chairs minérales et végétales.

Si je pivote surgit de mon corps de porcelaine l'îlot noir de ma toison. Andrea glisse sa langue entre ses algues folles. Quand il en touchera le corail, il fera à nouveau bleu nuit sous mes paupières.
Mais quelle couleur fait-il sous les siennes lorsque son sexe est dans ma bouche ?
Par Chut !
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Lundi 5 janvier 2009
- C'est moi.
- Oui.
- Tu vas bien ?
- Oui.
Un silence coupé de klaxons et de pétarades de scooters retombe. Un bruit guttural
résonne soudain dans le combiné. Andrea se racle la gorge, comme s'il cherchait tout au fond des phrases qui refusent de sortir.
- Je te dérange ?
- Non.
- Tu n'es pas très bavarde...
- En effet.
Deux contre six, voilà ce que je lui offre.
Deux mots à la suite contre six jours sans nouvelles, hormis le réglementaire sms de bonne année, c'est pas si mal payé.

Après deux vient trois, et de ce chiffre-là je lui ferai également cadeau :
- Trois, dis-je.
- Pardon ?
- Trois mois. La durée de mon prochain voyage. J'ai réservé mon billet.
- Ah.
- Oui. Ah.

Après trois vient quatre. Un quatre en couperet, car Andrea annonce :
- Je vais devoir raccrocher. Je suis juste sorti acheter du pain.
Je brûle de lui demander s'il a pris un bâtard ou une miche.

- Tu es triste ? interroge-t-il.
- Non, en colère. Pour le coup, y a des pains qui se perdent. Racheter une semaine de silence radio par un pauvre coup de fil... Tu as dû voir le Père Noël.
- Faut qu'on parle.
- Parlons donc. J'ai tout mon temps et du pain surgelé plein le congélateur, moi.

Sans oublier de la bile ras la bouche et cinq doigts pour lui raccrocher au nez. En hiver, celui d'Andrea est toujours bouché à cause du froid. Pas le mien qui flaire que là, ça sent mauvais.
Entretemps, Ether est venue à la maison et repartie. Mon idée était de les présenter l'un à l'autre. Pour le plaisir de les réunir, bien sûr, mais aussi pour la confiance et l'engagement que cette rencontre signifiait : les hommes qui passent, on ne les présente pas. Surtout à ses amies.
L'offre est restée emballée dans son paquet, vague rebut abandonné sous le sapin.

- Tu es libre mardi ?
Mardi sonne à mes oreilles comme la Saint-Glinglin des calendes grecques. J'accepte néanmoins, puisque
pour se disputer, il faut bien convenir d'une date.
- Minute, je vérifie.
- Vrai... J'avais oublié que ton agenda est digne d'une femme d'affaires.
La plaisanterie tombe à plat alors que le flot aigre de ma bile me monte à la langue. Une brève morsure pour ne pas rétorquer :
"Mêle-toi donc des tiennes, d'affaires."

Et je
repense à ce jour pas si lointain où Andrea me proposa :
- Si ça ne va pas, si tu as besoin de te confier, appelle-moi.
Le jour des confidences est arrivé. Il est en -di mais ne s'appelle pas mardi.
Pas de bol, vraiment. La prochaine fois, je coordonnerai mon coup de blues à son agenda.

Andrea a beau avoir les sinus encombrés, il n'est point sourd. Aussi a-t-il très bien entendu le boulet de canon qui lui siffle que mardi, il me perdra. Aujourd'hui dimanche
, c'est cette peur qui s'affiche en toutes lettres sur mon téléphone :
"Voyons-nous cet après-midi, veux-tu ?"
En femme d'affaires surbookée au lit, j'efface le message. La lecture d'Au Pays des vivants m'interdit de poser un orteil dehors, dans un froid de sépulcre.
Une poignée d'heures plus tard, Andrea finit d
e guerre lasse par m'appeler :
-
Voyons-nous ce soir, veux-tu ?
"Les boulangeries sont donc fermées ?"
Encore une réplique acerbe que je ravale avec ma bile.

Au café, sa main se pose sur mon bras. Doucement, comme s'il craignait de le briser ou ne voyait en moi une bête impossible à apprivoiser. Le geste me touche. Mais sous cette caresse comme sous les coups de fouet, ce n'est pas la reddition qui vient.
C'est le défi de mon menton redressé et de mes pupilles dans les siennes plantées.
- Alors ?
- Alors... J'ai été négligent, j'ai été injuste.


J'acquiesce tandis que les mots d'Andrea roulent sur moi, m'enveloppent et m'enserrent pour me débusquer.
Pas question de sortir de ma tanière.
Murée dans le silence,
je l'écoute en songeant à cette promenade où je marchais à trois pas de lui comme un chien galeux. À ces appels où son visage à elle s'affichait sur le téléphone, à tous ces "Ma puce" murmurés.

Moi, je suis la fille du pain, du quignon, de la croûte.
Une fille
trop vieille et fatiguée pour jouer encore à ce genre de jeux.
Mes doigts gelés entourent la bougie posée entre nous sur la table. Ça sent le brûlé. Un de mes cheveux a cramé dans la flamme.

Soudain, je suis une fille tordue d'angoisse qui pleure sans un bruit ni un geste, débordant d'un chagrin qu'Andrea ne comprend pas.
Normal. À cet instant, je ne le comprends pas moi-même.

Demain est un autre jour. Je m'achèterai de la brioche.

La photo est d'Amaury Marquez
Par Chut !
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Lundi 29 décembre 2008
- On a dit qu'on regardait le film !
- Oui, oui. Mais je préfère te regarder, toi.

Je fixai Andrea comme s'il était fou. Il faut dire qu'à l'écran, il y avait
Carole Bouquet et dans ma bouche, un morceau de pizza. Celle que nous avions commandée alors que nous devions dîner dehors.
Nous devions, oui. Mais le lit était trop chaud, l'heure trop tardive et l'envie de rester là, juste l'un contre l'autre, trop douce pour affronter le froid de la rue.

Charlotte Rampling entra dans le cadre.
- Elles sont vraiment belles, ces deux femmes, glissa Andrea.
Je me tournai vers lui. Dans ses yeux attachés à mon visage, il y avait parfois une drôle de lueur.

La première fut lors de notre première nuit. C'était l'étincelle de ceux qui vont faire une bêtise ou l'ont déjà faite sans penser que c'en est une.
Là, aucun rapport. C'était l'éclat tremblant de ceux qui espèrent vieillir aux côtés de leur femme et la regardent se rider en la trouvant toujours belle.

- L'idée que tu partes pour un long voyage m'est insupportable. Celle de te perdre encore plus. Tu comprends ?
Bien sûr que je le comprends. Certainement mieux qu'il ne le pense, car ses mots rejoignent ceux de Feu mon amour :
-
À cause de l'éloignement j'ai peur de perdre les gens et surtout la femme que j'aime. Qu'elle ait trop changé pour que je la retrouve. Trop grandi, évolué sans moi pour me laisser encore une place dans sa vie. Les absences détruisent et j'en ai assez de détruire.
Je lui donnai raison avant de penser, plus tard, que les absences servent aussi de révélateurs.

- Avec toi je me découvre jaloux, m'avoua Andrea. Tu comprends ?
Bien sûr que je le comprends, comme je sais que pour un homme en quête de stabilité je ne suis guère rassurante. Flexible et poreuse, je n'ai rien de la minéralité des ports d'ancrage. Pourtant, je peux être aussi têtue que le marin de garde mourant en pleine tempête, les mains agrippées au gouvernail, les yeux rivés sur un phare qu'il est le seul à voir.

- Arrête le film, veux-tu ?
Je lui obéis. Andrea m'enlaça.
Une fois de plus, il partit très en retard, emportant dans ses cheveux mon parfum, ma peau et mon sexe.
- Tant pis si elle est déjà à la maison. Il faudra bien un jour que ce mensonge s'arrête.
Elle fut encore plus en retard que lui, confirmant ainsi ce que je pensais : lorsque l'autre est décidé à l'effacer, un aveu n'est rien. Il n'existe même pas.
Par Chut !
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Vendredi 19 décembre 2008
J'allumai une cigarette en disant :
- C'est ça qui me fera mourir.
- Je ne veux pas que tu meures
, me dit Andrea.
Il fixa la fumée échappée de ma bouche, n'osant toutefois écraser le bout incandescent dans le cendrier.
- Je ne veux pas arrêter.
- Je te ferai la guerre, alors.
Et il me fit la guerre, mais la guerre tendre et douce sur le sommier.

À propos de moi j'ai toujours eu deux certitudes.
La première, que j'étais stérile.
La deuxième, que je mourrais jeune, à 32 ans.
Lorsque j'eus cet âge, ce fut ma mère qui mourut. Je mourus aussi, effleurée toutefois par le soupçon que je m'étais trompée.

- Nous mourrons tous un jour, tu sais.
Alors que j'éteignis mon mégot, je souhaitai que ma mort fût rapide.
Si je n'ai pas peur de mourir, j'ai celle de souffrir comme j'ai le désir de m'éteindre vite et bien, sans fioritures, sans vieillir ni déchoir, nuque brisée comme ma mère emportée dans le grand blanc.

- Qu'as-tu pensé au moment où tu as compris que tu allais mourir, maman ? As-tu pensé à moi ou
vu ta vie défiler ?
Je me suis posé cette question jusqu'à la torture, les yeux débordant de la mousson indienne derrière la vitre d'un bus, ruisselant de la mer battant Hainan par pleine lune, asséchés comme du papier fatigué d'avoir trop bu mes larmes à Paris, lors de ces nuits d'insomnie où je savais qu'une fois endormie, je la verrai, elle, dans mes cauchemars ou mes rêves.
À mes questions jamais je n'aurai de réponse.
Alors je les ai abandonnées dans le grand blanc qui l'a prise en les rendant à lui.
Toutes mes peines dissoutes dans le grand blanc qui les lave et les emporte.

Allongée dans le funerarium sur son cercueil dans l'odeur des bougies et des fleurs, bouche étreignant la plaque scellant son décès, je lui ai juré que tout irait bien. Que je tiendrais debout et serais heureuse.
- Je ne veux pas que tu meures
.
- Je ne veux pas être stérile.
Et Andrea me fit la guerre, mais la guerre tendre, douce et lente, peut-être juste pour me faire mentir.

Ce blog a un an cette nuit.
Happy birthday et... longue vie à lui :)
Par Chut !
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