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En lisant, carnet de bons mots

Dans ces bras-là...


Ça tombait bien, au fond, cette foudre me transperçant à la terrasse d'un café, c'était un signe du ciel, cette flèche fichée en moi comme un cri à sa seule vue, cette blessure rouvrant les deux bords du silence, ce coup porté au corps muet, au corps silencieux, par un homme qui pouvait justement tout entendre.

Il me sembla que ce serait stupide de faire avec lui comme toujours, et qu'avec lui il fallait faire comme jamais.


Camille Laurens.

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C'est pas la saint-Glinglin...

... Non, aujourd'hui, c'est la sainte-Aspirine.
Patronne du front lourd et des tempes serrées, des nuits trop petites et des lendemains qui déchantent.
L'effervescence de ses bulles, c'était la vôtre hier.
Aujourd'hui, embrumés, vous n'avez qu'une pensée : qu'on coupe court à la migraine... en vous coupant la tête.

Tic tac

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Voyages, voyages

Mercredi 5 août 2009
Sawasdee guesthouse, Bangkok, 1re semaine de mai.

Ma chambre était un rectangle surchauffé dans une bâtisse sans âme. Un lit, une petite table suffisaient à la remplir.
J'avais à peine la place de caser mon gros sac et encore moins celle de le vider.
Il fallait pourtant que je sorte mes affaires une à une pour retrouver, tout au fond coincés dans la doublure, mes billets thaïlandais.

J'avais en ma possession des euros, des ringgits malaisiens, des roupies indonésiennes et des dollars singapouriens. Tout un tas de pièces et de coupures qui, à cette heure de la nuit, ne me serviraient à rien.
J'aurais pu les changer en arrivant à l'aéroport mais, certaine de retailler la route dans l'autre sens, je les avais gardées.

Ce jour-là, la perspective d'allonger mon périple avait pris du plomb dans l'aile. La faute à un rendez-vous, qu'en France, je n'attendais pas si tôt et ne pourrais peut-être pas décaler.
La faute aussi au remplissage des avions. Resterait-il un siège pour moi à six semaines de là ?
Dans cette chambre minuscule, j'avais le cafard. Je tournicotai, soulevai des affaires au hasard, me collai le tournis et, entravée par la bride de mon sac, tombai sur le lit.
Et là, je recommençai mon voyage à l'envers.


Zakia Hostel, Medan (Sumatra)
L'hôtel était miteux, la chambre aussi. Aucune envie d'y entrer et pourtant, je m'y précipitais à cause de mon voisin. Cet Indien obèse au débraillé malpropre, que j'avais d'abord pris pour un employé, me dévisagea avec une lueur salace, chuchota mon nom sur le ton d'un mot ordurier et me tendit une main molle que je serrais du bout des doigts, oubliant ainsi la coutume indienne : aucun contact direct mais les mains jointes à hauteur de gorge, de poitrine ou de visage, selon le respect témoigné à l'interlocuteur.

À l'européenne ou à la traditionnelle, j'aurais gardé mes mains dans mes poches. C'est à la fatidique question « Are you alone ? » que la situation devint franchement déplaisante. Le monsieur, ayant bien vu que j'avais échoué seule dans ce rade, pensait s'échouer sur mon lit.
Quand il s'approcha trop près, dévoilant une bedaine striée de plis, je me levai, lui claquai ma porte au nez et m'enfermai à triple tour.


Berlian Hotel, Kuta (Bali)
Le bungalow payait de mine jusqu'à ce qu'un soir, vautrée sur le lit, je me trouve face à un gros rat. Puisque j'avais demandé une single room, moins une que je ne me plaigne à la réception. Finalement, mon invité surprise eut la délicatesse de s'éclipser dans la salle de bain, et moi la méchanceté d'en bloquer la porte.
Je ne l'ai jamais revu. Ce qui ne signifie pas qu'il n'a point remontré ses moustaches.
Il devait bien aimer, ce rat, ma manie de laisser traîner des paquets de biscuits ouverts.


Gita Gili, Gili Air (Indonésie)
Facile de repérer mon bungalow à sa porte : dessus s'étalait, toute rouge sur fond blanc, une large croix.
- Le bungalow du docteur, m'annonça-t-on fièrement. Il loge ici la moitié de l'année.
Nous nous trouvions évidemment dans la moitié où j'étais ici et lui ailleurs.
Qu'importait. Vu mon attachement particulier au corps médical, séjourner dans l'antre d'un homme de science me mettait du baume au coeur.

En vérité, ce bungalow aurait davantage eu besoin d'un charpentier que d'un docteur. Le plancher incliné gondolait sous mes pas. Quant aux fenêtres, sauf à s'appeler Hulk, elles refusaient obstinément de se fermer (embêtant, ça, pour les moustiques).
La porte sans serrure connaissait elle le souci inverse, incapable qu'elle était de rester ouverte. Un jour de mauvaise humeur, elle se claqua plus brutalement que d'habitude en faisant basculer le loquet.
Résultat : je me trouvai dehors en petite tenue, obligée d'appeler un employé à la rescousse.
Il ne vint d'ailleurs pas seul mais avec un copain. Hilares tous deux à force de regarder mes jambes et la porte, babillant des phrases auxquelles je ne comprenais pas un traître mot.
Dans un cas pareil, un zéro pointé en balinais évite les blessures à l'amour-propre.


Zakia Hostel, Penang (Malaisie)
Ma chambre niche à l'étage d'un bordel. Percés depuis la porte pour mener au lit en droite ligne, se multipliant face au sommier, il y a des trous. Une multitude de trous.
- Idéal pour épier... pensai-je. Mais les voyeurs doivent-ils payer pour le spectacle ?
Il me fallut une heure pour les boucher un à un. Et dix minutes pour récupérer du fou rire qui me cloua au sommier en imaginant, le soir venu, la tête des mateurs déconfits.

Ici ou ailleurs, j'ai toujours préféré dormir sans témoins.
Par Chut !
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Mercredi 8 juillet 2009
J'ai l'Asie qui me colle à la peau comme un tee-shirt.
C'est ce que je ne suis pas arrivée à dire la dernière fois. Parce que je commence toujours mes articles trop tard et que je finis par jeter l'éponge au milieu de la nuit. Parce que les souvenirs s'additionnent en tas d'allumettes et que je me retrouve perdue dans la boîte.

"Il faut beaucoup vivre pour écrire un peu", ai-je dit un jour.
Bien que vraie, c'est la parfaite excuse des fainéants de la plume. Vivre encore, encore un peu, avant de se mettre au bureau, de se colleter avec les mots, de dégrossir et épurer.

Mais quand la tranche de vie est trop épaisse, la narration bloque. Il y a tellement à dire que savoir par où commencer devient presque impossible.

Aussi, à un ami qui m'enjoignait de lui raconter mon
voyage, ai-je répondu :
- Tu as trois jours devant toi ?
Trois jours et je n'aurais probablement pas encore terminé, car il n'y a pas eu un voyage, mais des voyages dans le
voyage, imbriqués comme des poupées russes.

Remonter le fil de tous ces voyages-là prendrait du temps, trop. Et il faudrait aussi, pour en donner une image juste, pourchasser les émotions enfuies, restituer leur moment, retracer leur parcours.
Les souvenirs, eux, je ne les pourchasse pas, ils remontent tout seuls. A longueur de journée, pour et devant des riens, me partageant entre ici et là-bas, me repropulsant ailleurs avec la conscience parfois douloureuse d'être ici.

Un homme sort du supermarché. Sa tong mal enfilée le fait claudiquer.
Me voilà à Singapour alors qu'une bride de mes sandales indonésiennes a cédé en pleine rue. Dans ce pays si policé,
où aucun mendiant ne traîne sa misère sur le trottoir, où traverser hors des clous vaut une amende, où aucun papier gras ne traîne, où aucune poubelle ne déborde, je marche mes groles à la main.
La chaussée est si propre qu'une rencontre avec du verre brisé est hautement improbable. Je peux donc continuer à remonter l'avenue tirée au cordeau sans héler un taxi. Ce serait bien le diable et tous ses suppôts si, avant trois carrefours, je ne tombais sur un magasin de chaussures.
Évidemment, tout le monde m'observe. Enfin, ce n'est pas moi qu'on observe, mais mes pieds.
Je retrouve soudain ce regard destiné aux bêtes curieuses, celui dont on m'a suivie pas à pas de l'Indonésie à Bornéo. Des Indiens se poussent du coude en s'esclaffant. Des Asiatiques bien mises grimacent d'horreur sur l'air de "Mais comment ose-t-elle ?".
Pour un peu, je me croirais changée en clown ou en révolutionnaire.
Comique ou rebelle pour une vile paire de sandales, c'est dire l'ampleur de ma reconversion.

Ether verse un seau dans la cuvette des toilettes.
Le geste est anodin, mais le bruit de l'eau ricochant sur les parois me transporte dans une foule de petits coins.
Je suis dans la salle de bain d'Ethan aux carreaux blancs. Dans le réduit miteux d'un restau où les casseroles sales jouxtent un trou à la turque. Dans l'arrière-salle à ciel ouvert d'un bungalow spartiate. Assise ou accroupie en équilibre précaire dans une provision de carrés, de rectangles avec ou sans porte, avec ou sans loquet, retenant d'une main la serrure et de l'autre mon pantalon.
Et c'est moi qui verse le seau car, à l'exception des aéroports et de Singapour, il n'y a nulle part de chasse d'eau.

Une vendeuse agrafe le soutien-gorge d'un mannequin en vitrine.
Je suis à Koh Tao et je piaffe d'impatience parce qu'Ethan n'arrive pas à fermer le mlen.
- J'ai toujours été doué pour les enlever, en un claquement de doigt, même. Mais euh... Je n'en ai jamais mis.
Et je rigole en lui parlant d'aller-retour, de réciprocité, d'apprendre à réparer ce que l'on a défait.
Je crois même avoir dévié sur les obligations de l'homme moderne pour le titiller, par pur esprit d'injustice.
De nous deux, c'était lui qui se chargeait des lessives et du balai.

Je suis aux îles Perhentians, noyant dans un baquet d'eau douce ma combinaison de plongée.
L'agrafe de mon maillot de bain soudain se défait. Au lieu de jouer de discrétion, d'esquisser un repli stratégique, je pousse un hurlement, plaque mes mains de travers sur ma poitrine nue et entame la danse du tourniquet.
Bien sûr, l'assistance rigole, à commencer par les hommes. Moi, je suis cramoisie, et pas à cause du soleil.
Comment attirer l'attention sur ce qu'on veut cacher ? Suffit de me le demander.

Je suis à Singapour (encore), en quête de remplacement d'un soutien-gorge perdu aux îles Gili.
Des bacs remplis de merveilles m'attendent à un chiffre près : le plus élevé ne dépasse pas 85. Et moi, un 85, vu mon dos de nageuse allemande, je l'explose.
Question naïve à la vendeuse :
- Vous n'avez pas de 95 ? Ni même de 90 ?
Taillée façon gaufrette, elle meurt d'envie de me toiser de haut.
Problème. Bien que pas très haute, je suis largement plus grande qu'elle.
J'ai alors droit à un regard méprisant assorti d'un sourire hypocrite :
- Non, désolée, Madame. Ici, nous n'avons que de petites tailles.
Vexée comme une puce se découvrant format sumo, je caresse des idées d'écrabouillage entre deux bacs plastique.
- Scrogneugneu, je vais te les faire avaler, tes baleines !

Alors que je prends un café avec
Salomé, nos voisins parlent anglais.
Leur langue est comme une musique entendue pendant cinq mois. Je pourrais suivre leur conversation au prix d'un léger effort, mais je veux me laisser bercer.
Je dis à mon amie :
- Si je ferme les yeux, je suis ailleurs. Je regrette ces jours entiers où,
baignant dans les inflexions d'Asie, je ne comprenais rien du tout. Le manque total de sens est aussi un total repos... quand il ne devient pas une angoisse.

Jour après jour, je libère les matriochkas de mes souvenirs.
Un si long voyage laisse des traces, forcément.
Il y a d'ailleurs des choses que j'ai oubliées entretemps et retrouvées avec ennui, douleur ou bonheur.
Mes amis.
Le ciel bleu sur les toits en zinc.
Le goût du saucisson et du vin.
Le téléphone.
Les journées à la maison.
Le travail.
La marche avec des talons.
...

Mon sac, lui, est toujours au garde-à-vous dans le couloir. Je n'ai pu me résoudre à le ranger, parce que je suis de toute façon en transit.
En cinq mois, je suis passée du "si" au "quand". Mais c'est encore une autre histoire.
Par Chut !
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Lundi 6 juillet 2009
Ca a commencé à Bangkok.
C'était ma dernière journée et je me disais que mince, il fallait que j'en profite. Que mon temps de sommeil et le temps tout court ne s'y prêtent pas, voilà bien de mesquins détails.
C'était ma dernière journée et j'en avais vu d'autres, des courtes nuits et des ciels gris, des matins plombés et du vague à l'âme en reflet dans les œufs mal cuits du petit-déjeuner.
La dernière journée est faite pour régler ses comptes, exulter, jouir, se lâcher, dépenser sa monnaie dans une orgie de shopping.

Peu importait que la veille, le bus de nuit m'ait crachée de mon île comme un pépin. Le siège qui m'échut était placé à la droite d'une Barbie blonde aussi causante qu'une image de magazine. Aussi, faute de conversation, avais-je fini par m'endormir en écrabouillant mes chips sous cellophane.

A l'arrivée huit heures plus tard, Barbie et sa micro-sacoche étaient à peine dépeignées. Moi, le cheveu en vrac et le sac gullivérien au dos, j'arpentais la rue d'un pas qui, prodige, tenait autant de l'incertain que du décidé.
- Where are you going, Miss ?
La question habituelle, cette fois posée par deux touristes en goguette, rencontra ma main qui s'agitait vers un lointain à droite.
Ils en conclurent que je savais où j'allais et moi que je n'avais pas entièrement perdu le nord.


Voilà plus d'un mois que sept kilos de mes affaires pourrissaient dans la consigne d'une guesthouse. Hors de question que je reparte sans, même si, à la vérité, je n'avais plus qu'une idée très vague du contenu de mon baluchon.

Faute de sac à la bonne taille, j'avais enveloppé le tout dans un drap de bain troué, dégainé mon sourire le plus convaincant au réceptionniste et hissé le tout en pestant au sommet de la plus haute étagère. Dans le tas se trouvaient - entre autres - mes robes achetées à Singapour et mes livres de plongée.
J'y tiens à ce fourbi, flûte. Faudrait pas qu'on me le vole ou que je ne m'égare, assommée de fatigue et tournant façon toupie dans des rues toutes semblables alors que tous les chats sont gris.

Peu importait aussi qu'ayant échoué dans une chambre minuscule de ladite guesthouse, je ne la fuis comme me fuyait le sommeil pour fumer une cigarette. Qu'une Thaïe à tête de grenouille infléchisse sa course sur le trottoir trempé (l'orage avait craqué sa pellicule de nuages entretemps, balayant le ciel et la crasse), me demande le secours de mon briquet, en profite pour s'asseoir et me raconter ses démêlés avec son boyfriend entrecoupés d'un abrupt :
- Tu aimes cuisine à nous ?
Désorientée par un tel tête-à-queue, je répondis sur le ton des confidences salaces entre copines :
- Oui... Hummm... Surtout la salade de papaye verte.
Je lui aurais confié que mon hobby consistait à fesser les "gentils messieurs" qu'elle n'en aurait pas été plus ravie.

Une cigarette plus tard et mon amie d'un instant revenait, posait d'autorité une barquette plastique sur la table et m'ordonnait :
- Som tam (salade de papaye verte), pour toi, très bon, mange.
Bien qu'ayant aussi faim qu'une baleine gavée de plancton, je m'exécutai sur l'air "d'un cadeau, ça ne refuse pas". La langue aussitôt en fusion et les larmes aux paupières, me traitant intérieurement de petite nature, cherchant dans ma faiblesse olfactive un argument pour prolonger encore un séjour au retour déjà repoussé, jusqu'à ce qu'elle, la spécialiste, n'agite sa main devant sa bouche en un geste que je connaissais bien :
- Epicé... Trop.
Sur quoi, la brûlure à peine apaisée, je conclus qu'il fallait vraiment que je dorme.
Parce que le lendemain, c'était sans appel ni remise ma dernière journée.

A onze heures au Gecko Bar, je me voulais pleine d'entrain, je n'étais pleine que de nostalgie. Pleine à déborder d'eau sous peine que l'on m'agite un peu.
Chaque geste n'était que le décalque d'un autre.
Chaque geste me brûlait comme le piment d'une som tam.
Couteau et cuillère en main, je décapitai maladroitement mon œuf coque.
Le magnéto des souvenirs s'embraya.

Augustino face à moi rigolait alors que le jaune jaillissait comme un diable hors de sa boîte pour éclabousser ma robe.
Cette robe qui, le soir même, glissa sur mes épaules alors que, pieds nus, j'avais rejoint son bungalow et frappé comme une voleuse deux coups à la porte.
Cette robe qui finit en boule alors que des airs d'Argentine tournaient en boucle dans l'air saturé de chaleur et que, rassasiée de plaisir, j'offrais mon corps à la pluie tropicale de la douche et ne lui affirmai :
- Je pourrais mourir cette nuit sans regrets.

Sur ce, je renversai mon milk-shake
et pouffai face à la serveuse qui me demanda :
- Je vous le remplace, Madame ?

Ethan aussi rigolait. Lui qui connaissait si peu de mots français en connaissait au moins un, qu'il me servit sur un plateau du haut de son accent si anglais :
- L'éléphant.
Et il me regarda avec tant d'amour que je me sentis de porcelaine.

Je sirotai une gorgée de café qui, de la Thaïlande à la Malaisie en passant par Singapour, avait le goût de tous les au revoir.
Dans le taxi qui partit de l'aéroport où Ether était venue me chercher, je lui dis :
- Il y a beaucoup de blancs ici...
Elle rit.
Bienvenue en France.
Par Chut !
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Lundi 4 mai 2009
Singapour ne devait être qu'une étape entre deux avions, un saut de puce obligé entre Bornéo et la Thaïlande faute de liaison directe. Mais à peine avais-je passé deux jours ici que je ressentis le besoin de m'attarder.

Fidèle au principe d'écouter mes envies, je décidais donc de perdre le billet que j'avais réservé.
L'avion n'avait pas besoin de moi pour décoller. Et dans mon voyage sans filet, personne ne m'attendait, pas même le réceptionniste d'une obscure chambre d'hôtel.
Mon tour sur moi pouvait bien se changer en double, triple ou quadruple looping.

Aussi, à la rituelle question du matin "Are you leaving today, Ma'am ?", je répondais encore endormie, entre toasts et café :
- Not yet.
De fraîche arrivée d'avant minuit, je suis devenue la plus ancienne installée, rivée à son lit comme une palourde à son rocher.

Des voyageurs, j'en ai vu défiler. Des fatigués et des pimpants, des trop chargés et des petits-sacs-hauts talons, des venus seuls qui repartaient en couple et des mécontents d'être ensemble se chamaillant sur les canapés.
D'un jour sur une nuit ajoutée, Singapour est devenu mon arrêt le plus long, un de ceux que je quitte avec un pincement au coeur. Mais avant de m'encroûter par paresse, le temps est venu de réempaqueter mon sac, de le hisser sur mon dos et de me hisser moi-même dans un avion.
On the road again, et sûrement pour plus longtemps que prévu.

Si j'avais commencé ce voyage par Singapour, probable que je ne l'aurais pas tant aimé. Mais après plus de deux mois de route, j'apprécie la facilité comme une goulée d'air en apnée.
Ici, finie l'impression de réincarnation en bête curieuse. Être femme et voyager sans chaperon ? Une bien étrange idée pour nombre de gens dans ce coin de la planète.
- Are you alone ?
Mille fois cette interrogation me fut déclinée sur tous les tons à un arrêt de bus, de ferry, dans la rue, au restaurant.
Parfois alors que je lisais, rêvassais ou même dormais, mon vis-à-vis n'hésitant pas à me secouer pour satisfaire sa curiosité.
Souvent par des hommes me proposant en échange leur téléphone, une correspondance sur Internet, un dîner, une nuit chez eux ou le mariage si affinités.
Pour eux, être seule me range d'office sur l'étagère de la disponibilité.

Aussi, selon l'humeur, me rabattais-je sur la vérité ou m'inventais-je un petit ami jaloux, un mari cloué à l'hôtel par une bizarre maladie ou une ribambelle d'amis.
- Seule ? Oh non. Voici John (moulinets pour désigner la place vide à ma gauche), voilà Andy (même jeu à droite).
Yeux écarquillés et hochements de tête polis en retour.
L'avantage de passer pour une dingue, c'est qu'on vous fiche vite la paix.

Ici encore, fini le sentiment de qui-vive. Vive la liberté de me promener en petite jupe et courtes manches, appareil photo en bandoulière, en pleine nuit si ça me chante.
De traverser pieds nus la route piétonne de l'hôtel pour acheter une bière, puis une autre.
De la siroter en terrasse en pianotant sur Internet, sans prier que le hamster qui pédale pour fournir de l'électricité accélère la cadence.
De me lever encore en laissant mes affaires sur la table, certaine de les retrouver à la même place.
De marcher un air de jazz poussé à fond dans les oreilles sans me retourner à chaque feu rouge.
D'identifier les rues par des panneaux à leur nom, leur place sur mon plan pour cesser de me perdre.
De prendre un bus qui partira à l'heure ou un métro climatisé par une chaleur de four.

J'ai beau aimer l'aventure, l'improvisation, le joyeux bordel, elles m'épuisent parfois. Plus qu'un simple lieu de transit, Singapour a été mon hamac en apesanteur.
Demain est un autre jour ailleurs.


Par Chut !
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Lundi 9 mars 2009


- Passport, please !
En voyage à l'étranger, passeport est le mot-sésame qui ouvre toutes les portes : celles d'un pays convoité à la douane, d'un avion, d'un train, d'une chambre d'hôtel.
Souvent, je regarde le mien comme un objet magique. Pourtant, éraflé d'avoir trop traîné dans mon sac, poli par l'usure d'être passé entre trop de mains, épaissi par une légion de visas et aplati par autant de coups de tampons, il en a depuis belle lurette perdu l'apparence.
Mais sans doute est-ce cela, le propre des objets magiques : n'avoir l'air de rien alors qu'ils peuvent tout.

Aussi, à chaque nouvelle étape, je m'interroge :
- Où vais-je bien pouvoir mettre mon passeport ?
Si je peux en effet tout perdre, de mon ordinateur à mon argent liquide, de mes lentilles de contact à ma tête, je ne peux pas l'égarer, lui.
Ma chambre n'est pas forcément le lieu le plus sûr. Quelqu'un pourrait y pénétrer pendant mon absence, fouiller mes affaires et l'emporter.
Mon sac me paraît encore plus risqué. Dans les rues, je suis un vulnérable escargot exotique déambulant à vitesse réduite, ses biens tout entiers contenus dans le réticule qui leur sert de coquille. Si on me l'arrache, je ne serai plus escargot mais limace, mise à nue avec juste mes yeux pour pleurer.

Ma banane semble un bon compromis. Mais, accessoire du touriste par excellence, elle se signale à la foule avec son air insolent de "Volez-moi !". Puis la mienne a le don de m'irriter. Toujours trop serrée au départ de mes randonnées, me sciant la taille comme une rangée de barbelés, elle finit, trop lâche, par battre le haut de mes cuisses.
Entre le stade de l'étreinte forcée et du ballot encombrant, il y a le juste milieu, celui où je ne la sens plus. Mais ce juste milieu-là est la figure de ma crainte : puisqu'elle s'est fait oublier, peut-être n'est-elle plus là.
Peut-être est-elle tombée.
Peut-être l'ai-je perdue.
Un spasme d'angoisse précipite mes mains à mon estomac. J'ai besoin de la toucher pour me rassurer à son contact rêche. Et me voilà, en pleine rue, occupée à me tâter le ventre comme une mémé aux digestions difficiles, puis à me fendre d'un sourire béat.

Sans compter que la banane, c'est le summum du chic.
- Tu t'embarrasses de détails sans importance, aurait sûrement protesté ma mère.
Oui, oui, d'accord, mais quand même. J'ai beau être transpirante, sale, débraillée, ma petite coquetterie, j'y tiens. Un peu comme une femme au régime qui, après avoir englouti un paquet de cookies, refuse de sucrer son café.
Ma devise ? L'important est d'éviter l'accumulation.
Or, j'avais compris la veille que l'accumulation, j'étais en plein dedans.

Toute la journée, j'avais arpenté Kuala Lumpur avec Bruno, un Français rencontré au Village. D'interminables boulevards en marchés et temple sikh, nous avions sué au soleil notre condition de touristes. La nuit venue, nous projetâmes de nous rafraîchir sur Heritage Row.
"L'avenue des bars, idéale pour un verre en soirée", qu'il disait, le Lonely Planet (alias la Bible des routards).
Ce qu'il ne précisait pas ou que nous avions omis de lire, c'est que ces bars étaient branchés. Terriblement branchés. Aussi branchés que la musique assourdissante qui sortait de chacun, se mêlant sur la chaussée en une folle cacophonie rehaussée de klaxons.
Sur le trottoir paradaient des garçons aux coupes invraisemblables, des filles en minijupe et talons hauts. Installés en terrasses, les mêmes, assez chanceux pour avoir dégoté une table libre.
Je jetai un regard sceptique à la ronde et interrogeai Bruno :

- On essaie d'entrer ?
Il me détailla des pieds à la tête avant de partir d'un grand rire :
- Euh... Je crois qu'avec ta banane, ça va pas le faire.
- Quoi, ma banane ? Qu'est-ce qu'elle a, ma banane ?
- La même chose que mes chaussures pourries, j'en ai peur.

Les carottes étaient cuites. Fin de la banane.

En rentrant à l'hôtel, trouver un meilleur endroit pour mon passeport s'imposait.

Confortablement logé entre deux fermetures éclair lui servant de remparts, il avait l'air dans sa banane comme un poisson dans l'eau. Pile à sa place, là où je ne risquais pas de l'oublier.
Mais où placer la banane ?
J'inspectai la chambre pour parvenir à une conclusion attendue : dans ce cube spartiate et surchauffé, pas de cachette. Juste de déprimants murs nus sans alcôve ni étagères, une vilaine table de chevet surmonté d'un ventilateur anémique, une porte en contreplaqué et deux galetas militaires.
Alors je fis ce que des milliers de gens désireux de protéger leur bien le plus précieux firent avant moi : soulevant le matelas d'un lit, je glissai prestement la banane sur le sommier. Fourrai les brides qui en dépassaient bien au fond. Me relevai toute fière de prendre tant de précautions, sans penser une seconde qu'elles me précipitaient vers la catastrophe.
Au palmarès des lieux communs, "le mieux est l'ennemi du bien" doit figurer dans le top 5.
Aujourd'hui, je sais pourquoi.

En sortant de mon réduit au matin, je m'étonnai de trouver vide la grande bouteille d'eau que je croyais avoir rempli la veille. Je me ravisai en accusant ma distraction, tant ma tête peut être aussi percée que mon porte-monnaie.
Pourtant, je ne divaguais pas. Car lorsque, mal réveillée, je rangeais mes affaires pour un départ imminent, je repêchai une banane humide sous le matelas. Et lorsque, après une heure d'attente dans une gare routière, deux heures de bus grande ligne, une heure de bus local debout, sac au dos pesant son poids d'âne mort, une heure de marche dans une ville inconnue, le réceptionniste de l'hôtel ouvrit mon passeport, il me dit :
- It's wet.
Wet... Mouillé... Mon sésame avait connu d'autres péripéties, vu d'autres tempêtes, affronté d'autres inondations. Par exemple celle d'une mousson indienne particulièrement arrosée, qui avait transformé en blessure purulente une simple entaille à mon pied et fait pourrir mes affaires dans mon sac.
Lui s'en était tiré haut la main, à peine gondolé.

Je souris au réceptionniste en feuilletant ses pages avec amour, du geste qu'on a pour tâter la chevelure d'un enfant rebelle mais adoré après un ultime caprice :
- Yes, it's wet.
Mon sourire devint grimace quand le formulaire de départ de la Malaisie tomba sur le sol. Ma date d'entrée dans le pays, le 23 février, y figurait toujours, mais l'année s'était effacée.
Ma grimace se changea en rictus.
Sur le passeport lui-même, les tampons pour la Tchécoslovaquie, le Maroc ou la Thaïlande, demeuraient intacts. Seul celui de la douane malaise n'était qu'un salmigondis d'encre, une esquisse diffuse agrégée au papier.
Je revis le visage affable du douanier derrière son comptoir, sa voix joyeuse qui soudain en boucle me répétait, comme s'il me consentait une faveur spéciale :
- I give you three months.
- Oh ! Three weeks are enough
, m'étais-je retenue de lui répondre.
Dire qu'on compte rester trois semaines dans un pays alors qu'on vous offre trois mois, ça sonne pire qu'une insulte.

Avec ses grandes portes closes, l'antenne de police de Malacca spéciale foreigners semble fermée. Elle ne l'est pas.
On a beau être un jour férié, ni le crime ni la maladresse ne connaissent de répit.
Je tire sur la poignée. Un policier potelé, sanglé dans son uniforme, toutes dents découvertes sur un tonitruant "Bienvenue !", m'invite à m'asseoir. Le siège est capitonné, le bureau très large, l'air conditionné à bonne température.
J'ignore comment sont les postes de police malais (j'espère d'ailleurs ne jamais le savoir...), mais d'évidence, celui destiné aux étrangers est aussi destiné à faire bonne impression.
Pour preuve : au beau milieu de la pièce trône un canapé installé face à un écran plasma.
Une femme que je prends de dos pour une touriste regarde une émission débile pour tuer son ennui. Mais à peine ai-je articulé que j'ai un souci de passeport qu'elle se lève, arborant un sourire aussi large que son voile ou le pistolet glissé à sa ceinture.
Je n'ai pas encore expliqué mon crime que je suis déjà absoute.
Voilà qui est réconfortant.

Le policier grassouillet m'écoute attentivement, le cou penché vers la gauche. La policière voilée l'imite, le cou incliné à droite. Au fil de mon récit, leurs tête dodelinent au même rythme, dans un sens puis dans l'autre. Je me retiens de rire, tant on dirait deux statues jumelles dans un magasin de porcelaines cuivrées.
- C'est pas drôle, t'es dans la merde, me souffle la voix de la raison raisonnable. 

Mais l'autre, intérieure, se marre franchement. Et encore plus quand le policier s'avise de décrocher le téléphone pour appeler le service de l'immigration et le raccroche aussitôt pour me dire en anglais :
- Désolé... Nous n'avons qu'une ligne pour le commissariat et elle est déjà utilisée par un autre bureau.

Une demi-heure plus tard, l'immigration donne sa réponse : je dois retourner dans la capitale de laquelle je viens afin de me rapprocher de mon ambassade. Le consul me délivrera un nouveau passeport que je devrai faire tamponner.
La version de l'ambassade est elle tout à fait différente. Ils m'affirment qu'ils ne peuvent rien pour moi, hormis leur donner de mes nouvelles après m'être présentée au service de l'immigration.
- Votre passeport est toujours valide, nous n'avons pas à le changer pour un coup de tampon. Sauf si, bien sûr, le numéro d'identification est altéré. Auquel cas, vous n'avez pas le choix, et nous non plus.

Refaire un passeport prend quatre semaines. Voilà qui fait long l'inondation à l'eau minérale, sans compter les tracasseries administratives.

Mieux vaut en rire, je crois.
Ma nouvelle devise ? Cesser de me tracasser pour ce que je n'ai le pouvoir de changer.

Ici ou ailleurs, même à Kuala Lumpur, une ville que je déteste, c'est toujours ma route.
Plus chaotique et brisée que je ne l'imaginais, mais ma route quand même.

 

Par Chut !
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Samedi 7 mars 2009
Kuala Lumpur.

Dès que j'ai gravi l'escalier menant au toit, j'ai aimé cette terrasse foutraque, en désordre et poussiéreuse comme le reste de la guesthouse. Dans cette vieille bâtisse, rien n'est vraiment hors d'état de marche, mais rien ne marche vraiment non plus.
Les robinets s'ouvrent en grand mais ne se ferment pas entièrement, les lampes s'allument mais s'éteignent brusquement, plongeant un étage entier dans le noir. Les portes bâillent sur leur cadenas, les cloisons des chambres sont en papier cigarette, les oreillers aussi durs que les pierres, les draps mouchetés de brûlures de cigarette, les canapés avachis par le poids de tous les corps qu'ils ont portés.

Ce lieu au nom prémonitoire, Le Village, est un entre-deux mondes. Une enclave coincée entre deux rues, deux immeubles, entre la pulsation lourde de la grande ville et la torpeur des voyageurs. Nombre de ces voyageurs ne voyagent d'ailleurs plus. Arrivés là pour quelques nuits, ils y sont restés, laissant leurs affaires déborder de leur sac et coloniser leur lit, les murs, le plancher.
Alors qu'un hôtel est une gare de transit, Le Village est, lui, un port d'échouage.

Ainsi, d'un jour sur l'autre, je vois les mêmes personnes.
Deux Françaises qui, vautrées sur des couvertures, se vernissent les ongles pendant des heures. Ozgeu la Turque et Dante, son mari insomniaque aux airs de grand chef indien, résidant ici depuis des mois. Joe le Mexicain, qui a écumé tous les continents. Britta, l'Allemande aux yeux scintillants à cause des pétards, accompagnée de Daniel, qu'elle a rencontré sur la route et ne veut plus quitter. Et d'autres encore, dont je ne connais que le visage entrevu entre deux portes.
A la nuit tombée, Le Village a des airs de maison fantôme. Des silhouettes se faufilent dans les couloirs, s'agrègent en petits groupes devant la télé ou méditent en ermite sur les fauteuils du salon. Ici, quelle que soit l'heure, il y a toujours quelqu'un d'éveillé.

Ce soir, la femme n'était plus appuyée contre le mur, près du canapé, sous l'horloge qui ne marche pas.
Quelqu'un l'a déplacée pendant la journée, mais elle a toujours les mains plaquées contre son giron. Un bras de biais qui fait saillir sa poitrine. La tête penchée, avec une mèche brune, échappée de son chignon, qui lui barre la joue. Les yeux clos comme si elle dormait ou réfléchissait intensément, comme refermée à l'intérieur d'elle-même.

Elle ne sent ni la lourde pollution montant de la ville, ni les vapeurs âcres des cigarettes et des joints. Elle n'écoute ni le bruissement des voix parlant dans toutes les langues, ni la mélopée hésitante de la guitare, ni le battement du djembé.
Non. Elle est seulement là, baignée par l'air moite de la nuit, rafraîchie par les ventilateurs. Moi, je suis là aussi, à observer son portrait sous la lumière blanchâtre du néon qui lui fait un teint malade, à me souvenir de matins de soleil sur cette terrasse.

Parmi tous ces matins, il y eut celui où j'attendais Pierrig. Installée à même une natte, une tasse de mauvais café à la main, je cherchais en vain une position qui soulagerait mes tempes endolories. Dans ma petite chambre sans fenêtre, la nuit avait été trop chaude, trop courte. Dix heures de marche la veille... La pollution de Kuala m'avait passé les yeux au papier de verre, collé un aquarium sur la tête et un uppercut aux poumons. Bien qu'allongée, je souffrais de cette douleur traître et diffuse qui empêche d'aligner deux phrases et deux idées.
Aussi n'ai-je pas entendu les pas de Pierrig dans l'escalier, ne l'ai-je pas vu se diriger en souriant vers moi.
Aussi ai-je crié de surprise quand il a ployé sur moi son corps bronzé.

Cela faisait plus d'un an que nous ne nous étions pas vus et nos retrouvailles ont commencé par ce cri.
Par Chut !
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Vendredi 26 décembre 2008
J'ai toujours aimé les hôtels. Être seule dans une chambre et imaginer ce qui se passe et se trame derrière les autres portes closes. Savoir que, mes affaires remballées, la femme de ménage m'effacera demain comme si je n'avais jamais existé.

Un jour je confiai à une amie :
-
Une nuit ici, une nuit ailleurs... J'adorerais posséder plusieurs appartements pour dormir au choix dans l'un d'eux.
Lorsqu'elle partit en vacances, elle me laissa ses clés :
- Dispose du mien si tu veux.
Je déclinai sa proposition. Puisque nous habitions le même immeuble, le voyage n'aurait été que d'un étage.

Voyage et hôtel, les deux sont pour moi liés à mes souvenirs d'Asie.
L'Inde ouvre le bal du périple de mes premières fois : première expédition sac au dos, première en couple, avec Dermott.
À Delhi, notre chambre après l'aéroport est une arnaque. Largués devant une bâtisse par un chauffeur avide d'empocher sa commission, nous acquittons le prix d'un hôtel de standing.
La réception empeste le renfermé, l'ascenseur ne marche pas plus que la douche. Serrés l'un contre l'autre dans le grand lit, nous avons l'air de deux oiseaux tombés de leur branche.

Nous changeons dès le lendemain pour un autre quartier. Bien qu'à peine meilleure, la chambre nous paraît presque luxueuse, peut-être parce la peur nous a quittés.
Lové contre Dermott, je lui demande de me faire l'amour. Il se détourne.
Je contemple résignée les fissures du plafond, tandis qu'en dessous, une fille que je jalouse crie de plaisir.

À Varanasi, les nuits dans un réduit miteux donnant sur le Gange sont atroces. Quand ce ne sont pas les moustiques qui me dévorent, les chiens errant sur le quai me réveillent. Alors que je sombre de guerre lasse, leurs aboiements furieux se mêlent à mes cauchemars.
Au matin nous tombons sur un chiot dépecé dans une mare de sang.

À Jaisalmer, la nuit est en revanche magique. Dans notre chambre digne d'un palais de maharadjah, toute décorée de miroirs et de tentures pourpres, nous nous aimons avec l'intensité des années enfuies.

Un autre voyage et je suis en Chine.
En Chine, seule à Lijiang où je débarque moulue du train, attendant affalée à l'ombre qu'on vienne me chercher. "On" est une
jeune paysanne robuste, qui à un autre siècle se serait appelée "fille de charge" ou "bonne à tout faire". Première levée et dernière couchée, elle s'use les mains et le dos à battre le linge, éplucher les légumes, récurer les fonds de casseroles et la merde des toilettes.
Le tout p
our un salaire de misère.
"On" vient aussi prendre les touristes à la gare. Sans son fil d'Ariane ils iraient ailleurs tant la guesthouse, perdue
dans le labyrinthe des ruelles, est impossible à trouver.
Sa patronne m'accueille en me promettant une bonne chambre. Elle me case en fait dans une du rez-de-chaussée où il reste un lit.
J'y entre en tâtonnant dans l'obscurité et pousse un hurlement.
Le visage d'un enfant trisomique a surgi d'un drap. Je ne m'y attendais pas.

En Chine encore, accompagnée à Hong-Kong de Giuseppe. Tous deux logeons au sommet d'un immeuble délabré. Tard le soir, une fois la foule clairsemée, des prostituées indiennes battent le pavé. L'intérieur du bâtiment, aux boutiques toutes closes, ressemble à un immense paquebot en perdition.
Giuseppe et moi le traversons pour gagner notre chambre. Le montant journalier, payable avant midi tapant, en est aussi exorbitant que l'espace réduit. À peine pouvons-nous tenir debout, côte à côte, près du grand sommier.
Voilà qui ne ressemble pas au confort. C'en est pourtant car, un étage au-dessus, les voyageurs s'entassent dans un dortoir de quelques mètres carrés.
Leur promiscuité se monnaye presque au même prix que notre intimité.
Pour quelques dollars de plus, nous avons choisi de reposer en paix.

En Chine, seule encore à Nanjing où j'atterris après une épopée de métros, de contrôles, de files d'attente, d'avions retardés. Je suis tellement vannée que je vois double et tremble. D'épuisement mais de froid aussi, parce que j'arrive du sud en débardeur et sandales, que mon corps n'est plus habitué aux frimas, que j'ai jeté en chemin le manteau, l'écharpe et les gants qui m'encombraient.
Mon parapluie est au fond du sac que je n'ai pas le courage de défaire.
Mon hôtel
est marqué en gros sur le plan mais je ne le trouve pas. Déchiffrer les idéogrammes chinois en voyant double, ça corse la tâche.
Misérable et trempée, je m'adresse à un couple d'étudiants tapis sous un arrêt de bus. Priant pour qu'ils parlent anglais, ne serait-ce qu'un peu.
Ils me comprennent assez pour m'indiquer le chemin. Mais moi, trop à l'ouest pour les comprendre, je cingle plein nord.
- Not this way ! me stoppent-ils.
Ils ont à cet instant, je les en remercie, pitié de moi. Et m'escortent, l'un à gauche et l'autre à droite, jusqu'à mon hôtel, ratant le bus qu'ils devaient prendre.
La fille habite en cité universitaire. Adorable, elle me propose une place dans sa chambrette. Je refuse avec diplomatie.
Ce soir-là, je ne veux pas parler mais me taire, pas partager mais me terrer sous une douche brûlante. Puis dormir, dormir sans réveil ni contrainte, lovée dans la tiédeur des couvertures.

Un autre voyage et je suis au Népal, à Kathmandu.
Mon premier logis se trouve dans un hôtel
ravissant. Pour le dénicher, j'ai une fois de plus été guidée, cette fois par un jeune homme aussi seul que moi. Il a beau être charmant, sa gentillesse tout en sourires m'est suspecte.
Ici comme ailleurs, j'ai l'instinct de la voyageuse ne pouvant s'en remettre qu'à elle-même. Jamais plus qu'à l'autre bout de la planète on ne risque sa vie sur un coup de dés.
Ma réserve se confirme à la porte de l'hôtel. Loin de m'y laisser, il insiste pour m'accompagner et,
salué par le réceptionniste comme un habitué, exige la meilleure chambre.
N'en ayant pas demandé tant, sous mon bronzage je rigole.
Je rigole encore lorsqu'il investit le lit en terrain conquis en songeant :
- Y
a encore du chemin si tu comptes me baiser.
L'homme commande du thé pour deux. J'annonce que je vais prendre une douche, lui assure m'attendre.
- Désolée, dis-je.
Je ne laisse personne garder mes affaires. Et si je voyage accompagnée, c'est en choisissant mes compagnons de route.
Il quitte les lieux, vexé par cette phrase pire qu'un camouflet.

Je troque le lendemain cet hôtel pour un de moindre standing, lui préférant une chambre encore plus propice à mes rêveries.
Nichée à l'angle du bâtiment, elle est dotée de larges baies vitrées voilées de rideaux. Le vent les balance alors que je lis en songeant à Roy.

Roy et moi nous sommes rencontrés q
uelques semaines plus tôt en Inde et donné rendez-vous à Kathmandu.
- Retrouvons-nous là-bas avant la mousson, proposai-je.
Il acquiesça.
Lorsqu'il me rejoignit, nous mangeâmes italien, assis en tailleur sur des nattes à la lueur des étoiles et des bougies.
Chacun ce soir-là regagnit sa chambre.

C'était avant Nagarkot et l'Auberge du Bout du Monde.
Après des heures en moto sur de mauvaises routes, ce nom tracé sur un panneau nous avait fait rire. Mais au bout du monde,
sertie entre les montagnes couronnées de neige, elle l'était en effet.

Dans cette auberge nous partageâmes la même chambre à flanc de rocher. Belle comme l'aube qui suivit, vaste comme le ciel à peine traversé de nuages.
Il est des nuits qui, trop pures et parfaites, ne devraient pas finir. Celles du bout du monde, comme les auberges du même nom.
Par Chut !
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