Présentation

En lisant en écrivant

De ce qui est au fond de nous.

Je l'ai quitté le cœur en fête en le remerciant de son accueil. Il fut très étonné de lire la joie sur mon visage alors que je venais d'essuyer un refus catégorique.

Avant qu'un maître accepte de vous enseigner, avais-je lu, il voulait d'abord être sûr de votre motivation, du sérieux de votre requête, de votre détermination. Il cherchait à vous éprouver. Il fallait se montrer tenace, persévérant. /.../

Il me fallait une détermination sans faille. Je suis allée acheter du papier, des livres de reproduction d'estampage des plus célèbres calligraphes et je me suis mise à copier celles qui me paraissaient les plus belles, les plus intéressantes. Tous les soirs après la classe, je faisais un rouleau d'exercices de feuilles calligraphiées bien ficelées et j'allais le déposer devant la porte de maître Huang Yuan.
Cette expérience solitaire a duré des mois, sans réponse.
 
Fabienne Verdier, Passagère du silence.

Paroles de lecteurs

Tic tac

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>

Images Aléatoires

  • Envol.jpg
  • La-d-esse-accompagn-e.jpg
  • Roule--s-dans-la-farine.png
  • A-chacun-son-crayon--.png
  • Yangon-Paya-Schwedagon-2.png

Recherche

Profil

  • : Chut !
  • sous-le-signe-du-lien
  • : Femme
  • : 02/03/1903
  • : Over the rainbow

Communautés

Syndication

  • Flux RSS des articles

Créer un Blog

Vendredi 7 août 2009
J'ai cru que c'était la grille métallique la responsable. Celle qui empêchait les pierres du muret de tomber et sur laquelle j'étais restée trop longtemps assise.
J'avais mal mais du rosé pétillait dans mon verre. Du rosé et la pluie qui goutte à goutte me rafraîchissait.

Deux jours plus tard, je dus me rendre à l'évidence : la grille n'y était pour rien ; la boule
douloureuse et chaude roulant sous mes doigts, pour tout.
L
orsque j'étais debout, elle me gênait. Lorsque j'étais assise, elle me mettait au supplice. Il n'y avait que couchée qu'elle me fichait une paix relative.
Dans cette position, la boule et moi avions conclu un fragile pacte de non agression.
Elle me lançait, je l'ignorais. Elle lancinait, je la traitais par le mépris.
En échange, elle me laissait dormir. Longtemps. Trop peut-être.

La boule comme toute chose répondait à un nom. Je ne le connaissais pas, Ether si. C'est un nom barbare de boule bénigne mais empoisonnante, à laquelle seule la chirurgie peut
régler son compte.
Aux mots "opération" et "anesthésie générale", un blanc paralysa mon cerveau. En monta ensuite un refus buté scandé de "non, non, non, j
e ne veux pas y retourner, non, non, non, je n'y retournerai pas."
Je savais surtout que si je ne repartais pas vite ailleurs, me laver le corps, les boyaux et la tête, je ne jurerais plus de rien.

La boule me conduisit chez un gentil docteur. Un remplaçant tout jeune, tout mignon, tout frais. Un praticien du mois d'août, quoi.
À sa question "qu'est-ce qui vous amène ?", j'entrepris de lui expliquer la boule. Puis m'embrouillai. Puis trébuchai sur un mot.
Ce fut le début du déraillement.
Ma voix plutôt grave, quittant les rails bien huilés des symptômes, se percha dans les aigus. Je coassai en si mineur des mots incompréhensibles. Voulant reprendre le contrôle, je forçai, forçai pour que ça sorte intelligible et m'entendis hurler.
Je stoppai net.
- Prenez un mouchoir, dit le gentil docteur.
- D'accord. Et après, je vous montre mes fesses.

Il m'orienta sur les urgences spécialisées,
aussitôt rebaptisées "celles de ceux qui en ont plein le cul". Et ouvertes que le matin, les bougresses. Encore une nuit à passer avec la peur que ma boule ne m'emmène bientôt sur le billard.
Cette nuit-là je rêvai d'une femme qui me précédait sur un parking. Des flashes de lumières tombant soudain du ciel l'encerclaient. Je savais qu'ils étaient dangereux, mauvais, qu'il fallait les fuir.
Trop tard. L'un d'eux fondit sur moi pour m'aveugler.
Piégée comme un animal dans le faisceau des phares, je me figeai. Mon corps ne me répondait plus. Ce qu'il sentait, c'était la douleur terrifiante d'une brûlure me calcinant de haut en bas, grillant mes chairs, amalgamant en bouillie mon dos à mes fesses, ma poitrine à mes cuisses.
Happée par la lumière comme une poussière sanglante, je décollai
d'un coup du bitume en me pissant dessus. Des rivières de pisse sorties de mes flancs m'inondaient alors que, transbahutée de haut en bas, je passais du chaudron de l'enfer à la glace des pôles.

Après le champ de bataille de mon lit, la petite salle des urgences me sembla presque accueillante. Enfin, jusqu'au moment où une femme entra. La soixantaine dépeignée dans une robe à fleurs, elle salua à la cantonade.
Le bonjour rendu lui servit de prétexte pour narrer en détail ses maladies, ses quarante médicaments journaliers, ses dix sauvetages in extremis par les pompiers, ses enfants ingrats, la mort de son chat rendu à notre Dieu le sauveur.
Car elle priait tous les soirs, la bonne dame. Mais en ce matin, elle nous cassait et les bonbons et les oreilles. Juke-box suralimenté en pièces, jamais elle ne s'arrêtait. Un sujet était le prétexte à un autre, un regard compatissant à une kyrielle de plaintes suivies de cris :
- Je suis malade ! On m'abandonne ! Je vais crever ! Dieu tout puissant !

Lentement en moi la boule grossissait.
Pas celle de mon coccyx, l'autre de mon ventre. La méchante, la teigneuse, la violente, celle de l'impuissance et de la colère.
Je m'ordonnai :
- Ne regarde pas cette femme.

Si jamais nos regards se croisaient, c'est à moi qu'elle s'adresserait. Moi qu'elle noierait sous son babil, ses jérémiades et invectives. Moi qui approcherais alors de trop près une zone trop friable.
Là, je ne répondrais plus de rien.

Quand, remarquant mon indifférence affichée, elle me lança un agressif "Oh, la blonde, vous vous en foutez de mon malheur, espèce d'égoïste ?", je ne détournai pas les yeux de la fenêtre.
Je pris une respiration
longue comme un soupir inversé, quittai mon siège et la pièce.

Plus tard, l'interne des urgences me dit :
- Ça ira mieux ou ce sera pire.
Et il me renvoya chez moi avec des antibiotiques.
La boule diminua, en effet, mais pas le
mélange de trop de trucs qui ne passaient pas.
Depuis un mois, j'ai un sacré bézoard dans l'estomac.
Comme la boule, il
gonfle ou s'amenuise au gré des événements. Parfois tout petit mais souvent très gros, si gros que soit je n'arrive pas à le cracher, soit il sort en crachats.

Tout me contrarie, tout m'agresse.
Une analyse manquante pour compléter mon dossier médical et je pète un plomb.
Un appel que j'ai attendu une journée entière pour finalement le rater et je grille un court-circuit.
Une chute dans l'escalier, quinze marches dévalées sur le dos, et je
coule un boulon.
Une grimace agacé de l'employée de l'agence de voyages ("Mais vous le voulez pour quand, votre billet ?") et j'explose un câble.
Ma machine poussée à bout n'a plus aucun ressort. Surtout quand je parle à mon père.


Mais demain, c'est un autre homme qui vient. Gaspard.
J'espère me débarrasser
à temps du bézoard.


Bézoard : substance étrangère dans l'estomac d'un homme ou d'un animal, correspondant à l'accumulation de substances de diverses natures. Ces substances sont non ou partiellement digérées.

Depuis des temps très anciens, il était attribué aux bézoards des propriétés médicinales, attestées par les traces de rapage que l'on observe souvent à leur surface. La poudre obtenue était considérée comme particulièrement efficace pour traiter divers maux dont la mélancolie.
Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 6 août 2009
J'aimerais que tu sonnes à ma porte sans t'être annoncé. Je t'ouvrirai et tu entreras sans un mot, marcheras dans le couloir en effleurant les tranches des livres.
Tu me tendras une bouteille de vin emballée dans du papier de soie. Je la placerai entre nous, sur le mini-bar. Tu lèveras la main comme pour te recoiffer, mais la posera sur mes yeux.
D'une caresse, tu effaceras la fatigue de trop de veilles.

Tu mettras du jazz, Miles Davis ou Keith Jarrett, allumeras une cigarette, t'assoiras à mes côtés, si près que je sentirai ton parfum. Peau, pluie et cuir.
Tu ne diras rien mais moi, je te parlerai des images qui tournent, tournent.

Des nourrices noires aux seins de madones blanches.
Des pampres enroulées sur des croix.
Des corps distordus dansant dans l'espace.
Des criquets racornis sous la cendre.
Des yeux crevés à coups de fourchette.
Des bouches cousues au fil barbelé.

Tu ne chercheras ni à comprendre, ni à analyser, ni à juger. Certains diraient que ces visions sont horribles et que je suis folle.
Toi, tu t'en fiches, tu les trouves poétiques. Ou platement vraies, puisqu'elles font partie de ma tête.

Je te dirai de me trépaner pour les laisser s'enfuir. Puis de me bourrer le crâne de coton pour les empêcher de revenir. Là, tu riras. Pas de joie mais d'impuissance. Malgré ton désir de m'aider, tu t'en découvres incapable : tu n'aimes ni le sang ni le sale. Et le sang sur un tapis, c'est sale.
Puis, surtout, tu te refuseras à me faire mal. J'aurai beau te jurer que je ne crierai pas, tu sais bien que le silence n'empêche pas plus la douleur que le risque n'évite le danger.

Alors je te parlerai d'autre chose. De la bâtisse où travaillait ma mère et où, enfant, j'ai passé nombre de mercredis. Elle avait une odeur particulière de vieilles pierres, de papiers archivés et de renfermé. L'odeur surette des grands-mères qui commencent à se négliger.
Dans l'escalier était accroché un grand tableau. Composé à la main, il présentait de gauche à droite tous les cycles d'étude, de la maternelle au doctorat.
Je m'amusais à poser un doigt sur CE2 et à le faire glisser loin, toujours plus loin le long des lignes noires.
Ce jeu me grisait. Je n'imaginais pas qu'un jour, arrivée au bout de ce long chemin, je serais devenue une adulte.
Mon futur me semblait abstrait. Le temps aussi. Recroquevillée sur un autre escalier, épaules entre les genoux, je comptais les secondes une à une, pensant que le passé s'appelait deux et le futur quatre.
Mais c'était mon secret.

Soudain, je n'aurai plus rien à te dire. Ma tête se sera tari comme une source. Tu m'enlaceras et me porteras comme une petite enfant, me déposeras avec délicatesse sur le lit, rabattras la couette sur moi.
Mes cheveux formeront sur l'oreiller une tache claire.
Tu me demanderas ce que je souhaiterai savoir : ton nom, peut-être ?
- Non, juste la couleur de mes rêves.
- Cette nuit, bleu cassis.

J'esquisserai un sourire ravi par le sommeil.

Tu partiras.
Un jour, nous boirons ensemble la bouteille que tu as apportée.
Par Chut ! - Publié dans : Nouvelles et essais
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Mercredi 5 août 2009
Sawasdee guesthouse, Bangkok, 1re semaine de mai.

Ma chambre était un rectangle surchauffé dans une bâtisse sans âme. Un lit, une petite table suffisaient à la remplir.
J'avais à peine la place de caser mon gros sac et encore moins celle de le vider.
Il fallait pourtant que je sorte mes affaires une à une pour retrouver, tout au fond coincés dans la doublure, mes billets thaïlandais.

J'avais en ma possession des euros, des ringgits malaisiens, des roupies indonésiennes et des dollars singapouriens. Tout un tas de pièces et de coupures qui, à cette heure de la nuit, ne me serviraient à rien.
J'aurais pu les changer en arrivant à l'aéroport mais, certaine de retailler la route dans l'autre sens, je les avais gardées.

Ce jour-là, la perspective d'allonger mon périple avait pris du plomb dans l'aile. La faute à un rendez-vous, qu'en France, je n'attendais pas si tôt et ne pourrais peut-être pas décaler.
La faute aussi au remplissage des avions. Resterait-il un siège pour moi à six semaines de là ?
Dans cette chambre minuscule, j'avais le cafard. Je tournicotai, soulevai des affaires au hasard, me collai le tournis et, entravée par la bride de mon sac, tombai sur le lit.
Et là, je recommençai mon voyage à l'envers.


Zakia Hostel, Medan (Sumatra)
L'hôtel était miteux, la chambre aussi. Aucune envie d'y entrer et pourtant, je m'y précipitais à cause de mon voisin. Cet Indien obèse au débraillé malpropre, que j'avais d'abord pris pour un employé, me dévisagea avec une lueur salace, chuchota mon nom sur le ton d'un mot ordurier et me tendit une main molle que je serrais du bout des doigts, oubliant ainsi la coutume indienne : aucun contact direct mais les mains jointes à hauteur de gorge, de poitrine ou de visage, selon le respect témoigné à l'interlocuteur.

À l'européenne ou à la traditionnelle, j'aurais gardé mes mains dans mes poches. C'est à la fatidique question « Are you alone ? » que la situation devint franchement déplaisante. Le monsieur, ayant bien vu que j'avais échoué seule dans ce rade, pensait s'échouer sur mon lit.
Quand il s'approcha trop près, dévoilant une bedaine striée de plis, je me levai, lui claquai ma porte au nez et m'enfermai à triple tour.


Berlian Hotel, Kuta (Bali)
Le bungalow payait de mine jusqu'à ce qu'un soir, vautrée sur le lit, je me trouve face à un gros rat. Puisque j'avais demandé une single room, moins une que je ne me plaigne à la réception. Finalement, mon invité surprise eut la délicatesse de s'éclipser dans la salle de bain, et moi la méchanceté d'en bloquer la porte.
Je ne l'ai jamais revu. Ce qui ne signifie pas qu'il n'a point remontré ses moustaches.
Il devait bien aimer, ce rat, ma manie de laisser traîner des paquets de biscuits ouverts.


Gita Gili, Gili Air (Indonésie)
Facile de repérer mon bungalow à sa porte : dessus s'étalait, toute rouge sur fond blanc, une large croix.
- Le bungalow du docteur, m'annonça-t-on fièrement. Il loge ici la moitié de l'année.
Nous nous trouvions évidemment dans la moitié où j'étais ici et lui ailleurs.
Qu'importait. Vu mon attachement particulier au corps médical, séjourner dans l'antre d'un homme de science me mettait du baume au coeur.

En vérité, ce bungalow aurait davantage eu besoin d'un charpentier que d'un docteur. Le plancher incliné gondolait sous mes pas. Quant aux fenêtres, sauf à s'appeler Hulk, elles refusaient obstinément de se fermer (embêtant, ça, pour les moustiques).
La porte sans serrure connaissait elle le souci inverse, incapable qu'elle était de rester ouverte. Un jour de mauvaise humeur, elle se claqua plus brutalement que d'habitude en faisant basculer le loquet.
Résultat : je me trouvai dehors en petite tenue, obligée d'appeler un employé à la rescousse.
Il ne vint d'ailleurs pas seul mais avec un copain. Hilares tous deux à force de regarder mes jambes et la porte, babillant des phrases auxquelles je ne comprenais pas un traître mot.
Dans un cas pareil, un zéro pointé en balinais évite les blessures à l'amour-propre.


Zakia Hostel, Penang (Malaisie)
Ma chambre niche à l'étage d'un bordel. Percés depuis la porte pour mener au lit en droite ligne, se multipliant face au sommier, il y a des trous. Une multitude de trous.
- Idéal pour épier... pensai-je. Mais les voyeurs doivent-ils payer pour le spectacle ?
Il me fallut une heure pour les boucher un à un. Et dix minutes pour récupérer du fou rire qui me cloua au sommier en imaginant, le soir venu, la tête des mateurs déconfits.

Ici ou ailleurs, j'ai toujours préféré dormir sans témoins.
Par Chut ! - Publié dans : Voyages, voyages
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 4 août 2009
- Tu viens de trouver le père de tes futurs enfants, me dit un soir Ethan.
Il plaisantait, bien sûr. Notre rencontre ne datait que
de trois jours, alors que, derrière le comptoir du club de plongée, il distribuait des formulaires aux nouveaux élèves.

Je lui posai une question et sa réponse me plut grâce à un mot : pamper (gâter, dorloter). Quelques semaines auparavant, je l'avais entendu dans la bouche d'un autre homme, lors d'une conversation dont je me souviendrai longtemps.
De lien en lien à rebours, ce mot m'évoquait
le golfe de Thaïlande, le sable de Malaisie, le coton doux des couches de nouveaux-nés. Pour un peu, il en était venu à m'obséder comme d'autres par le passé.
Qu'Ethan l'employât me sembla un signe que je m'efforçai d'oublier.

Ce signe, probablement rien en soi, résonnait toutefois sur un autre si violent que lui, je ne pus l'ignorer.
Dans le bateau qui me menait sur Koh Tao, je pris place près d'une fenêtre et, les yeux fixés sur l'écume, m'engonçait dans une rêverie.
Lassée de la mer, je m'adossai contre la coque.
De l'autre côté de la travée se tenait, de dos, une femme blonde et mince, un bébé sur les genoux. Lorsqu'elle tourna la tête, je crus défaillir.
Même coiffure, même nez, mêmes yeux, même bouche, même menton... Elle avait trait pour trait le visage de ma mère à trente ans.
Le bébé pivota son petit buste vers moi. Je me mordis les poings pour ne pas hurler. Cette bouille toute ronde auréolée de mèches maïs frisottées, ces yeux translucides sur une peau pâle, cette bouche ouverte sur un sourire sans dents, c'était moi sur une vieille photo.
Mon portrait tout craché jailli d'un vieil album et brandi sous mon nez.

À côté d'eux se tenait le père. A
u jugé dix ans d'écart avec sa femme, pile la différence d'âge entre mes parents. Accroché à son cou, un jeune garçon. Le frère que j'aurais eu si ma mère, à l'époque trop jeune, n'avait pas pris la décision d'avorter.
Ce fut à l'aiguille à tricoter, dans une cuisine malpropre où, se vidant de son sang, elle manqua de laisser sa peau. Après un tel carnage, m'avoir fut une bénédiction. Unique car les dégâts furent tels que son corps ne put mener une nouvelle grossesse à terme.
Je grandis donc dans le regret de n'avoir point de frère. Point de petit-grand mec en guide de vie, que j'aurais autant attendri qu'exaspéré, dorloté que martyrisé.

Pendant tout le trajet, j'observai la famillle. Le père, l'enfant, le bébé, la mère. Et toujours mes yeux incrédules revenaient sur elle, la mère.
Confondue par tant de ressemblance, je fouillai mon portefeuille pour en sortir le portrait de la mienne, la seule photo avec laquelle je voyage et qui veille sur moi dans mes ailleurs. Je me mis à comparer le portrait et le visage, le visage et le portrait.
C'était les mêmes, absolument.
Agrippée à la banquette, je me retins d'approcher, de la toucher, de me réfugier dans ses bras, de lui crier "Maman, maman !".
La scène aurait été pathétique puisque le temps passant, j'étais désormais plus âgée qu'elle.
Je quittai le bateau retournée, titubante, malade.

Juste après, je rencontrai Ethan.
Trois jours plus tard, il me proposa un verre. J'interprétai cette invitation comme une politesse de gentleman : les autres plongeurs ayant terminé leur cycle d'apprentissage, je me trouvais soudain seule.
Je la pris aussi comme une petite revanche sur un trop bref instructorat. Disposant d'une formatrice attitrée, je n'avais passé que dix minutes sous sa garde.

Trois minutes sur le bateau où, juste avant que je ne saute avec mes bouteilles, Ethan m'arrêta.
- Fran-çai-se... Cheuu-veuux, articula-t-il en feignant de se repeigner.
Je compris. Les mèches glissées par inadvertance sous mon masque n'assuraient plus son étanchéité. Je le remerciai et me jetai de la passerelle, droit dans le bleu.
Sept
minutes par des mètres de fond où, grappe humaine accrochée à la même racine, nous suivions jusqu'à l'ancre la ligne de flottaison.

Je me trompai toutefois. L'invitation d'Ethan ne relevait pas plus de la galanterie que d'un cours inachevé. Elle s'articulait plutôt sur le "montrez-moi qui désirer" du Fragment d'un discours amoureux.
Notre passeur fut Bob, un de ses amis australiens. J'ignore ce que Bob (pres)sentit en moi, ce qui lui permit d'affirmer à Ethan qu'il devrait me connaître : des quelques phrases banales que nous échangeâmes, je n'en compris que le tiers. Juste assez pour fournir des réponses indigentes de parfaite couillonne.

Un crochet à Bornéo. Un aux îles Perhentians où Ethan me rejoignit. Après un marathon de vingt-quatre heures, nous revînmes sur son île, donnant ainsi raison au proverbe local :
"Ici, on ne se dit jamais adieu, juste au revoir."
Pour moi Ethan ouvrit tous ses espaces de célibataire : sa maison, la chambre de mon choix, les lieux secrets qu'il aimait.
Il me confia également ses clés, métaphore d'une serrure qui jour après jour s'ouvrait.
Au petit matin, alors que je dormais encore, il m'enlaçait ou me regardait. Me nourrissait et glissait ses jambes autour de mes hanches pour mieux discuter à fleur de peau, apaisait mes cauchemars et sécha mes larmes le jour d'un triste anniversaire.
Mais jamais, dans sa grande délicatesse, il ne prononçat le mot "amour".

Une fois en France, je lui fis part du dilemme auquel j'étais confrontée et qui menaçait de m'engloutir. Il m'offrit d'être le père de mon enfant. Vu son histoire tourmentée, je savais ce que cette proposition lui coûtait et faisait résonner en lui.
J'hésitai, longtemps, avant de refuser.
Avec le cadeau de Dorian, ce fut le plus beau que je n'ai jamais reçu.

Depuis un mois, la générosité inouïe des hommes de mon chemin ne cesse de me bouleverser.
Par Chut ! - Publié dans : Eux
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Dimanche 2 août 2009
En rentrant d'Asie, j'avais dit que je voulais la faire. Les semaines passant, je n'en avais plus envie. Pas le cœur à la fête. Pas l'âme à la rigolade. Puis l'excuse toute trouvée des vacances.
"Y aura personne, tout le monde s'en va."

C'est Ether qui m'a poussée. Ether et un autre truc à l'intérieur de moi. Un truc comme une lueur qui vacille
au bout du couloir, un lacet qui se desserre autour de ma gorge, un fourmillement de poings qui pousse.

J'ai alors pris mes nouvelles mains pour faire une liste. Y ai couché les noms de ceux que je connais et aime, de ceux que j'aime sans bien les connaître, de ceux que j'aimerais connaître davantage. Et j'ai enfin décroché mon téléphone.
"Es-tu libre vendredi ?"

L'après-midi du jour dit, loin de l'excitation de réunir mes amis, j'étais au lit. Échouée en méduse, dormant comme deux sapeurs. Les cris des ouvriers qui, dans la cour voisine, s'interpellaient du haut des échafaudages ne me troublaient pas. Le vacarme de leurs machines non plus.
Écrasée de fatigue, de cette fatigue si lourde qu'elle a des airs d'abysses, je dormais.
C'est le réveil qui m'a tirée de mes
brumes.

J'ai regardé l'heure. Pas encore levée, déjà épuisée, déjà en retard. J'ai appelé Ether pour lui dire que j'arrivais. Adorable, elle s'était chargée des courses et du lieu : chez elle, parce qu'elle a un grand salon.
Je savais qu'à tous on ne le remplirait pas, mais qu'importe ?

À peine arrivée, je suis ressortie. Il manquait, pensait-on, trop de nourriture et de boissons pour que la fête ait un air de fête.
En fait, nous nous trompions. C'est l'opulence des restes qui, une fois l'appartement vide, nous l'a appris.

En revenant chargée de quelques sacs, j'ai aperçu Dorian. Il marchait, dégagé, en jeans et chemise bleue, un sac sur l'épaule. J'ai poussé un cri qui pourrait être de ralliement.
Il a sursauté, souri, pris les sacs puis moi entre ses bras.

Depuis notre dernier dîner, d'autres mauvaises nouvelles étaient tombées. Dorian et moi en avions parlé, très peu, très vite. Aussi quand il m'a serrée, très fort, pensai-je qu'il estimait à quel point ma résistance avait été entamée. À quel point j'étais fragile sur mes deux pieds.
J'étais sûrement partie sur une fausse route.
S'il me serrait si fort, c'était juste qu'il m'aimait et me le montrait, simplement, sans mots.
- Tu es radieuse, me complimenta-t-il alors que nous traversions la cour arborée.
J'agitais les mains pour ne pas le traiter de menteur.
Chez Ether, la glace m'avait renvoyé un petit visage chiffonné. Cernes, plis, creux et bosses des coups du sort et des stigmates du combat. La poudre masque, le fard avive, mais sous la poudre et le fard se tient toujours la même peau.

Les invités arrivèrent les uns après les autres. Aucun ne se connaissait auparavant, mais je ne m'inquiétais pas. Je savais qu'ils s'apprécieraient autant que moi, je les appréciais. Et la soirée a coulé comme l'alcool. S
imple, fluide, forte.
Appuyée sur le minibar, entourée de rires, d'exclamations et de paroles en l'air, je me suis soudain retranchée. Ai appuyé sur pause pour les regarder tous, un par un. Ether mon amie-ma sœur et Yann son frère, Kim le voyageur, Sandra si drôle et Agustin si sensible, Antoine l'artiste, la belle Mathilda à son bras, et Dorian.
J'ai pensé q
ue j'avais la chance de les avoir tous autour de moi. Que ce moment de grâce ne reviendrait plus.
L'émotion me serra la gorge.

- Vous savez ce qu'elle a osé faire lors de notre dernier dîner ? lança Dorian à la cantonade.
Concert amusé de non en invitation à dire davantage.
Ouh là, aucun doute, il va m'habiller pour l'été. Je relâche à la hâte le bouton pause et redescends de mon nuage. Dorian a au coin des lèvres la malice des enfants qui possèdent un secret, doublée de l'excitation de ceux qui vont le révéler.
Ce secret, j'ai beau le chercher, je ne le trouve pas. Que le serveur soucieux de m'orienter vers un plat féminin ait été congédié d'une "grosse entrecôte à point et dégoulinante de frites", est-ce un secret ?
Non. Tout au plus un micro-événement culinaire.

- J'vous raconte, alors ?
Chœur de oui aussi intrigués qu'enthousiastes.
- Et bien... Nous mangions en tête-à-tête sur une terrasse. À un moment, je m'absente cinq minutes et lorsque je reviens... Elle draguait les trois garçons de la table voisine !!

Je m'insurge. Soutiens à Dorian qu'il n'a rien compris. Que sa mauvaise foi est d'une évidence rare.
- Mais je ne les ai pas abordés ! C'est le petit brun qui m'a demandé si, entre toi et moi, il y avait une possible ouverture.
- Et tu as répondu ?
- Impensable, on est des amis de 13 ans.
- Voilà... Merci de confirmer : tu lui as laissé la porte ouverte.
- Mais pas une seconde ! Admets que tu es tordu, à voir des sens cachés partout !
- Et son voisin, il te plaisait beaucoup, non ?
- Là, j'avoue. Il était canon, son voisin. Mais aussi beaucoup trop jeune.

- Trop jeune, trop jeune... Tu me parlais à moi en le regardant lui !

Dorian faussement indigné rit, avec dans le regard une pointe d'autre chose. Quoi exactement ? Mieux vaut sans doute pas chercher.
La zone est trop instable, dangereuse, à la lisière de notre amitié.

À la fin de la soirée, Dorian m'enlaça et me souffla :
- Je voudrais t'aider. Mais pas que t'aider. La vérité est que j'ai envie de toi. Et que cette vérité-là, c'est aussi le moyen de t'aider.
Nous sommes rentrés ensemble. Avons fait lentement les gestes du rituel de l'amour et du sexe. Aussi tendres, forts et complices qu'il y a onze ans, lorsque nous ouvrîmes notre brève parenthèse d'amants.
Quand son sexe vint aux bords du mien, ma paume se posa sur sa hanche. Un petit stop qu'il était libre d'ignorer.
- Tu es sûr que... ?
- Oui, certain.

Le préservatif resta emmailloté dans son sachet.
- Tu sais qu'il y a une chance sur un million, n'est-ce pas ?
- Je veux la courir. Parce que la science peut se tromper. Parce que j'aimerais un enfant avec toi.

Lorsqu'il jouit, des milliers d'étoiles s'invitèrent dans ses yeux.
- Je crois qu'on est fous, dis-je.
- Je ne crois pas. Et même si, et alors ?
Je ne te demande que de me donner des nouvelles. Où que tu sois, ne cesse jamais de m'en donner.

Dorian parti, je me renversai sur le sommier, glissai un coussin sous mes fesses, encerclai mon ventre de mes mains. Puis je parlais, parlais dans le noir, à cet enfant si désiré.
Je lui racontais cette nuit, je lui racontais son père.
Je lui expliquais mes doutes et cette envie qui montait du dedans.
Je le suppliais de s'accrocher pour que j'ai la chance de le connaître.
Je l'assurais que s'il venait en dépit de mon corps cassé, il serait le fruit de l'amour.
D'un amour très particulier entre un homme et une femme.

Par Chut ! - Publié dans : Au jour le jour
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
 
Créer un blog sexy sur erog.fr - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés

: les blogs pour adultes d'